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La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #40 : entre Semna, Amara et Kokka
La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #40 : entre Semna, Amara et Kokka
© Twitter/@Thom_astro - ESA/NASA

| Gilles Dawidowicz

La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #40 : entre Semna, Amara et Kokka

Depuis son arrivée à bord de la Station spatiale internationale, le 17 novembre dernier, Thomas Pesquet réalise de splendides clichés de la Terre, qu’il diffuse sur les réseaux sociaux. Ici, le Nil dans le nord du Soudan.

Le 10 mars 2017, Thomas Pesquet a posté cette splendide vue du Nil, entre Semna et Kokka dans le nord du Soudan, avec le commentaire suivant : « Cette rivière du Soudan comme une frontière entre le sable et la roche ».

L’image a été prise depuis l’ISS le 12 décembre dernier, à l’aide d’un Nikon D4 équipé d’un objectif de 65 mm. Le Nord est à 7 heures. Nous sommes au-dessus du Nil, dans le nord du Soudan à 500 km à l’ouest de la mer Rouge.

Le Soudan est un très grand pays de presque 1,9 million de km2, peuplé de plus de 35 millions d’habitants. Il est bordé par l’Egypte au nord, la Libye au nord-ouest, la mer Rouge à l’est, l’Erythrée et l’Ethiopie au sud-est, le Tchad à l’ouest, la République centrafricaine au sud-ouest et par le Soudan du Sud au sud. Il est traversé de part en part (du sud vers le nord) par le Nil : le Nil Blanc et le Nil Bleu se rejoignent à Khartoum.

Semi-aride dans le sud et désertique dans le nord, le Soudan est une vaste plaine bordée de montagnes à l’est et à l’ouest. Avec une saison des pluies moins longues et moins intense, la désertification progresse vers le sud et l’érosion des sols avec.

L'histoire du Soudan est marquée par l'influence militaire et culturelle de ses voisins, dont l'Egypte, la péninsule Arabique, l'Éthiopie, la République du Congo, la République démocratique du Congo et le Tchad ainsi que, plus récemment, du Royaume-Uni et des États-Unis. Son territoire recoupe celui de plusieurs anciens royaumes dont le mystérieux royaume de Koush, ceux du Darfour (loin du cliché) et de Nubie.

Mais revenons au cliché de Thomas Pesquet. C’est précisément en Nubie (partie soudanaise et non égyptienne séparées à la fin de la colonisation anglaise) que nous nous trouvons. Comme le souligne Thomas Pesquet, le Nil sépare deux paysages très différents depuis l’espace. En bas du cliché (en rive gauche et à l’ouest dans la réalité), s’offre au regard une vaste plaine désertique présentant toutes les caractéristiques d’un erg (c’est-à-dire d’une vaste étendue de sables et de dunes accumulées par les vents). Tandis qu’en haut du cliché (en rive droite et à l’est dans la réalité), le paysage apparaît avec des reliefs plus conséquents faits de vieilles buttes témoins érodées et de chaos culminant entre 300 et 600 m d’altitude. Ici, le désert présente les caractéristiques d’un reg (c’est-à-dire d’une vaste étendue caillouteuse). Par ailleurs, de longues et fines traînées sombres au sol attestent de vents dominants efficaces (de gauche à droite), et cela sur tout le cliché.

La photographie s’étend de Semna à gauche (en rive droite du Nil), située à environ 50 km au sud de la frontière avec l’Egypte, puis Amara (au centre du cliché), située à environ 120 km au sud de cette même frontière, jusqu’à Kokka à droite du cliché (en rive gauche du Nil), qui se situe à environ 100 km au sud d’Amara. Nous sommes dans le centre-nord du Soudan.

Quant au cours du Nil, outre quelques méandres et ramifications, il est intéressant de noter la présence de nombreuses îles dont certaines font plusieurs kilomètres de long. Ici, son cours est régulier et son chenal est plutôt calibré et homogène. Comme partout ailleurs le couloir nilotique représente une manne (presque au sens strict) intéressante pour l’agriculture, du fait de son apport continu en eau douce et de la fertilisation des sols que ses crues entraînent. Un zoom sur l’image permet de déceler un corridor vert étroit tout au long de son cours. Malheureusement, les guerres et les conflits incessants font que moins de 20% de la superficie cultivable est actuellement exploitée. Le Soudan pourrait être le grenier de l’Afrique, avec un potentiel d’1 million de kilomètres carrés de terres fertiles, où sont notamment produits du coton, du sésame, de l’arachide, du sucre et de la gomme arabique (une sève d’acacia).

Enfin, s’il ne fallait citer qu’une seule des splendeurs du Soudan (très difficile à identifier sur le cliché de Thomas Pesquet, mais bien présente quand même), ce serait les vestiges du temple d'Amon situé à Soleb (dans le tiers droit de l’image, au bord du Nil, en rive gauche). Il existe dans le monde au moins 14 temples d’Amon connus, dont celui de Louxor en Egypte. Celui de Soleb, situé à près de 500 km au sud d'Assouan a été découvert en 1963. Il est l'œuvre d'Amenhotep et fut construit à l'occasion du jubilé d'Amenhotep III au nord du royaume de Koush. Construit avec un grès trop tendre, il était probablement déjà en ruine vers -1000 (sans doute suite à des pluies diluviennes). Toutefois, ce temple témoigne non seulement de la grandeur de l'art égyptien sous la XVIIIe dynastie, mais aussi de son idéologie conquérante : le roi était le gardien de l'ordre face au chaos des pays étrangers.

Retrouvez l’image sur Google Maps !

 

Gilles Dawidowicz est géographe, président de la commission de Planétologie de la Société astronomique de France.

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