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La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #21 : entre Ukraine et Biélorussie
La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #21 : entre Ukraine et Biélorussie
© Twitter/@Thom_astro - ESA/NASA

| Gilles Dawidowicz 898 mots

La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #21 : entre Ukraine et Biélorussie

Depuis son arrivée à bord de la Station spatiale internationale, le 17 novembre dernier, Thomas Pesquet réalise de splendides clichés de la Terre, qu’il diffuse sur les réseaux sociaux. Ici, le Dniepr, entre Ukraine et Biélorussie.

Depuis son arrivée à bord de la Station spatiale internationale, le 17 novembre dernier, Thomas Pesquet réalise de splendides clichés de la Terre, qu’il diffuse sur les réseaux sociaux. Ici, le Dniepr, entre Ukraine et Biélorussie.

Le 16 février 2017, Thomas Pesquet a posté cette vue du Dniepr, avec le commentaire suivant : « La magie des paysages d'hiver opère aussi depuis l’ISS : le fleuve Dniepr, ici au nord de Kiev, rappelle forcément Hokusai ».

L’image a été prise depuis l’ISS le 9 février dernier, à l’aide d’un Nikon D4 équipé d’un téléobjectif de 1 150 mm. Le Nord est à gauche, la scène fait près de 8 km de large par 14 km de long. Nous sommes sur le Dniepr, à environ 100 km au nord de Kiev. Le paysage est gelé, c’est une scène typique de l’hiver local.

Mais, pour être plus précis encore, ce que Thomas Pesquet ignore sûrement, c’est que nous sommes pile à la frontière entre la Biélorussie et l’Ukraine, délimitée ici par le cours du fleuve mythique. Le bas de la photographie est à l’extrême sud-est de la Biélorussie et le haut de l’image se trouve en Ukraine. Pour tout dire, Tchernobyl et sa centrale nucléaire se trouvent à 30 km de là, à l’ouest !

La zone se trouve à quelques kilomètres de la réserve radioécologique d'État de Polésie, qui est une réserve naturelle de Biélorussie créée en 1988 suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, survenue le 26 avril 1986. Située au cœur de la Polésie (une région à cheval sur 4 pays), elle regroupe les régions du sud du pays frontalières avec l'Ukraine, où se trouve la tristement célèbre centrale nucléaire et sa zone d'exclusion. Ces deux régions sont interdites d'accès et sont appelées Zapovednik (« interdit »).

Revenons à la scène, au Dniepr, à ses tresses et à ses méandres, tous gelés. Le Dniepr prend sa source à 1 000 km de là, dans les collines de Valdaï (Russie centrale) et se jette dans la mer Noire peu après Kherson à 500 km plus au sud. Le cours du fleuve fait près de 2 300 km de long et son bassin versant est grand comme la France !

Dompté par de grands travaux à l’époque soviétique, ce fleuve compte de célèbres affluents comme la Bérézina, la rivière Pripiat (proche de la centrale de Tchernobyl) et la Desna notamment. Quelques barrages et lacs réservoirs parsèment son cours.

Un fleuve est un organisme que les hydrogéographes considèrent comme vivant. Il réagit aux stimulis naturels comme anthropiques. Voyons donc ce qu’il en est ici, dans ce que l’on nomme le Dniepr supérieur (cours à l’amont de Kiev). Manifestement, la pente est très faible étant donné le nombre incroyables de bras et de chenaux qui méandrent dans le paysage. C’est ce que l’on nomme le chevelu, un style en tresse. Il est ici plutôt dense. Nous sommes loin de la Seine par exemple et de son tracé uniforme. Il est également vraisemblable que le débit soit lui aussi assez faible. En somme, la dépense d’énergie se fait latéralement et crée cette morphologie de chenaux, d’îles et d’îlots qui peuvent se faire et se défaire au fil des saisons, lors des périodes de crues au dégel (hautes eaux au printemps) et lors des basses eaux (étiage à l’automne). En somme, le Dniepr a toutes les caractéristiques d’un fleuve de plaine, au régime nival, à la pente faible et au courant réduit.

Sur le cliché, tout l’ensemble est gelé, le cours principal (environ 200 m de large) comme les cours secondaires, les boucles, les lobes et les chenaux. Impossible d’évaluer l’épaisseur de la glace, mais le 9 février (jours de la prise du cliché), cela faisait déjà quelques temps que la température était inférieure à -5°C le jour et à -10°C la nuit. De quoi prendre en glace ce fleuve à la force tranquille en quelques jours seulement. Il est fascinant d’observer cette nature magnifique évoluer presque (en direct) sous nos yeux. A qui sait lire ce paysage, on perçoit les méandres prêts à se recouper par tangence ou ceux déjà recoupés. A qui sait lire ce chevelu, on perçoit des évolutions polyphasées multiples. De nombreux systèmes de chenaux secondaires sont comblés ou partiellement comblés, mais s’activent probablement lors des crues, peut-être quelques jours par an. Le fleuve aura alors surement tendance à déposer en des bancs de galets sa charge d’alluvions de fond de petit et moyen calibre, ne laissant dans le chenal principal que sa charge grossière. Cela implique un comblement progressif du système des chenaux secondaires, puis une colonisation végétale sauvage des environs bien visible ici, et un accroissement de l’érosion latérale des berges du chenal principal, très nettes au demeurant.

La couverture végétale est assez importante, même si la couverture forestière est ici modérée et que la neige cache le paysage. Au printemps, les marécages sont sûrement nombreux sur les deux berges, et font écho aux célèbres marais de Pinsk de la rivière Pripiat. Toute cette vaste zone humide doit alors se transformer d’une façon remarquable en étangs, tourbières, ruisseaux et marais. Un zoom sur le cliché de Thomas Pesquet permet de déceler par endroits des drainages dans des zones défrichées, peut-être réalisés pour transformer ces terres en région agricole ou en pâturages...

Gilles Dawidowicz est géographe, président de la commission de Planétologie de la Société astronomique de France.

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