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Espace
La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : la mer Putride de Crimée
La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : la mer Putride de Crimée
© T. Pesquet - ESA / NASA

| Gilles Dawidowicz

La Terre dans l’œil de Thomas Pesquet, saison 2 : la mer Putride de Crimée

Depuis le 27 février, l’astronaute Thomas Pesquet puise dans ses archives des clichés de la Terre inédits, pris depuis la Station spatiale internationale. Ici la mer Putride, en Crimée.

En attendant Proxima 2

Confiné chez lui à Cologne en Allemagne, en attendant de pouvoir entamer à Houston au Texas la préparation de sa seconde mission spatiale (annoncée au deuxième semestre 2021), l’astronaute Thomas Pesquet continue de partager des clichés de la Terre inédits, extraits de ses archives.
Cette huitième image commentée aujourd’hui montre le Nord de la Crimée. Elle a été réalisée au cours de la mission Proxima, entre novembre 2016 et juin 2017, et postée le 1er avril dernier sur les réseaux sociaux, avec le commentaire suivant : « Même après 200 jours à la survoler, la terre me surprend souvent avec son côté artistique 🎨🖌🌍 Elle déploie ici sa palette au Syvach, un ensemble de marais et de lagunes peu profondes, au nord de la Crimée. La culture du sel et les algues donnent ces teintes inattendues... l'endroit parfait pour y pêcher un poisson d'avril aujourd'hui ? 🐟😉 ».

 

Contexte

Comme le précise Thomas Pesquet, nous sommes au-dessus du Syvach, une région également nommée la mer Putride. Cela se trouve dans le Nord de la péninsule de Crimée, entre Ukraine et Russie. Cette région au Nord de la mer Noire est très particulière : c’est un bel ensemble de marais et de lagunes peu profondes et très salées.

A l’Ouest, l’isthme de Pérécope délimite le Syvach de la mer Noire. Cet isthme, du nom d’une forteresse tatare, est large d’environ 5 km et relie la péninsule de Crimée au continent.

A l’Est, le Syvach est séparé de la mer d’Azov par le Nord de la flèche d’Arabat, un long cordon littoral reliant la ville portuaire Ukrainienne de Henitchesk – et le détroit du même nom – à la péninsule de Kertch dans la partie orientale de la péninsule de Crimée. D’ailleurs, cette flèche d’Arabat est sans doute l’une des plus belles au monde : elle mesure 110 km de long pour une largeur variant entre 270 m et 8 km.

Mais revenons au Syvach. Il mesure près de 200 km de long d’Ouest en Est, pour 35 km de large environ. La profondeur de ses marais varie de 0,5 à 3 m, ce qui entraîne un échauffement important de ses eaux stagnantes en été et donc de fortes évaporations. Cela rend les eaux extrêmement salées et dégage une forte odeur de putréfaction, ce qui lui a valu son surnom de mer Putride.

Selon la concentration en sel et la prolifération ou non d’algues et micro-organismes plus ou moins halophytes, cette biochimie particulière provoque ici des colorations étonnantes parfois jaunâtre, saumonée, rouge brique, verte, bleue ou même turquoise !

 

Analyse de l’image

Le Nord est à 5 heures. Nous sommes en pleine zone de marais salants. Le cliché est centré sur le lac Krasne. La partie bleue turquoise de ce lac mesure près de 10 km de long pour environ 2 km de large. Notez le barrage en haut de l’image (en réalité au Sud du lac), qui le sépare d’une autre partie du lac dont les eaux sont grisâtres. On observe un immense cône blanc très lumineux, qui ressemble à une sorte de delta sur lequel on devine trois coulées à peine plus sombres. On y devine également des dizaines de petits chenaux de ruissellement qui se dirigent vers les eaux du lac. Ce petit delta totalement plat est-il un dépôt de sel artificiel ? Est-ce une accumulation de sédiments, d’alluvions ? Il semble qu’à la base de ce triangle, se trouvent des canalisations qui longent les chemins. On observe également le long de ces chemins des canaux artificiels et surement des systèmes de vannes et de conduites des eaux. On note à ce titre le large canal (près de 50 m) très linéaire creusé entre le lac Krasne et le lac Stare. Le lac Stare dont les eaux sont rouges, se trouve en haut à droite du cliché (à l’Ouest en réalité). Il est très probable que cette coloration des eaux est due à la présence d’une micro-algue nommée Dunaliella salina, halophile et halophyte, présentant de fortes concentrations en β-carotène.

En face du cône blanc se trouve un petit lac aux eaux vertes : c’est le lac Krugloe, à côté du lac Kyiatske lui aussi vert. Là encore, c’est sans doute la micro-algue Dunaliella salina qui est à l’œuvre, mais cette fois-ci dans des gammes de colorations vertes.

Si vu depuis la Station spatiale internationale le Syvach est magnifique, ne vous y trompez pas : outre l’odeur pestilentielle de cette région, nous avons sous les yeux une zone plutôt inhospitalière. C’est en fait une vaste zone industrielle où l’on produit outre du sel, de la soude et des engrais phosphatés. Rien de paradisiaque donc...

 

Retrouvez l’image sur Google Maps !

 

Gilles Dawidowicz est géographe, Secrétaire Général de la Société astronomique de France.

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Gérard Lebeaupin | 07/04/2020 15:03

Bonjour à tous Le canal entre les lacs Krasne et Stare ne les relie pas ; il s'agit du canal Pivnitchno-Krimskiï en ukrainien, Severo-Krimskiï en russe. Il part du Dnepr (Nova-Kakhovka) et, via le nord et l'est de la Crimée, va jusqu'à Kertch. Ses deniers kilomètres, depuis Zelioniï Yar, sont constitués de tuyaux en acier. Il permet l'irrigation de la plaine au nord de l'isthme de Perekop et des steppes du nord et de l'est de la Crimée ; il fournit en outre 85 % de l'eau potable consommée en Crimée. Sources : https://fr.wikipedia.org/wiki/Canal_de_Crimée_du_Nord Roger Brunet et Violette Rey : Europes orientales, Russie, Asie centrale, éditions Belin-Reclus, pages 379 à 382

Cosaque | 11/04/2020 11:44

Le Nord de la Crimée ne se trouve pas « entre Ukraine et Russie » comme écrit mais bien en Ukraine. Le point de la Russie le plus proche de la Crimée se trouve dans le Kuban (de peuplement ukrainien avant le génocide de 1932-1933) de l’autre côté du détroit de Kerch à plus de 300 km de là....

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