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Il y a 60 ans, Laïka, premier être vivant sur orbite

Monument Tsiolkovsky à Moscou - Détail du bas-relief © P.-F. Mouriaux

Un mois après le succès du premier Spoutnik, les Soviétiques rééditent l’exploit avec Spoutnik 2 qui, autre surprise, emmène également un animal dans l’espace.

Le 3 novembre 1957, une fusée R7 Semiorka décolle de Baïkonour et place sur une orbite de 212 km x 1 660 km Spoutnik 2, le second satellite artificiel de l’histoire. Encore soviétique… De forme conique et d’une hauteur de 4 m, celui-ci est composé de trois parties : au sommet, se trouvent des instruments scientifiques pour étudier les rayonnements solaires et cosmiques ; dans la seconde partie, juste en-dessous, un système radio est incorporé dans une sphère ressemblant à celle du Spoutnik 1 ; enfin, à la base est placé un caisson enfermant la chienne Laïka avec tout le support-vie nécessaire (dioxygène, nourriture), ainsi que des capteurs afin d’observer le comportement de l’animal (tension, respiration, cardiaque) et le milieu dans lequel il se trouve (pression, température).

 

De l’entrainement au vol orbital.

Agée d’environ 3 ans pour un poids de près de 6 kg, la petite chienne a été trouvée dans les rues de Moscou. Elle a été sélectionnée en raison notamment de son calme et de ses capacités d’apprentissage. Quant à son nom, il désigne une race de chiens aboyeurs utilisés pour la chasse ; d’autres surnoms lui ont été donnés tant en URSS (Koudriavka, Joutchka, etc.) qu’en Occident (Muttnik aux Etats-Unis, Frisette en France, etc.).

Pour assurer le bon déroulement de sa mission, la chienne a auparavant suivi un difficile entraînement consistant par exemple à rester un certain temps dans une cage pour s’habituer à vivre dans un milieu confiné, à s’entraîner dans une centrifugeuse pour « apprendre » à encaisser plusieurs g lors du décollage, à se familiariser à des bruits comme ceux des réacteurs d’une fusée pour éviter toute panique... Par ailleurs, pour son vol, une combinaison spatiale a été conçue pour la maintenir dans sa cage avec les capteurs, mais aussi pour récupérer ses excréments et urines.

Le 31 octobre, Laïka est placée dans le Spoutnik au sommet de la R7. Le lancement intervient quelques jours plus tard et, lors de l’ascension de la fusée, le rythme cardiaque de Laïka passe de 103 à 240 battements par minute. Probablement apeurée, celle-ci voit de plus ses conditions de vie se compliquer au moment de sa mise sur orbite : une partie de la protection thermique du vaisseau est endommagée, provoquant une augmentation de la température à l’intérieur du vaisseau atteignant environ 40°C. Malgré cela, la chienne a pu vivre à peu près normalement.

 

Une première ?

Depuis 1947, de nombreux animaux ont fait des incursions dans l’espace à bord de fusées-sondes les amenant à vivre quelques minutes en impesanteur : ainsi, les Américains ont notamment fait voler en février 1947 des drosophiles jusqu’à une altitude de 100 km, plusieurs singes comme Albert I en juin 1948 (63 km) et Albert II en juin 1949 (133 km, mais la pointe s’est écrasée lors du retour), etc. Quant aux Soviétiques, ils n’étaient pas en reste avec, par exemple en juillet 1951, le vol des chiens Tsygan et Dezik à 100 km, etc.

Si Laïka n’est donc pas le premier être vivant à atteindre l’espace, elle est toutefois le premier à rejoindre une orbite terrestre et, pendant plusieurs jours, à être la première voyageuse (forcée) de l’espace.

 

Un exploit technologique ?

L’annonce du succès de Spoutnik 2 suscite immédiatement de vives inquiétudes aux Etats-Unis. Il ne s’agit plus seulement d’une petite capsule de 83 kg, mais d’un satellite lourd de 508 kg et, pour les militaires, le message est clair : le lanceur d’un nouveau genre est capable de lancer une arme nucléaire conséquente en lieu et place du satellite. L’opération apparaît donc comme un bond technologique par rapport au premier Spoutnik. Les médias américains parlent même de « Pearl Harbor technologique ». Or les Soviétiques ne révélaient pas d’informations sur le lanceur. Et, en réalité, il s’agissait du même que celui utilisé pour Spoutnik 1. Il n’y a donc pas eu de nouvelle prouesse technologique, tout au plus la confirmation d’une certaine maîtrise du missile balistique…

 

Un coup politique ?

L’événement est abondamment exploité par la propagande soviétique. Premièrement, en soulignant la masse impressionnante du satellite, celle-ci annonce que la prochaine étape sera l’envoi de vaisseaux encore plus lourds… pour cette fois-ci des êtres humains, ce que laisse présager, deuxièmement, la présence de la chienne Laïka ; troisièmement, en lançant un nouveau satellite un mois seulement après le premier et, surtout, avant que les Américains ne procèdent à leur première satellisation, la suprématie soviétique se confirme au moment même où sont célébrées les cérémonies du 40e anniversaire de la Révolution d’Octobre. Enjoué, Nikita Khrouchtchev, le secrétaire général du Parti communiste de l’URSS, use et abuse de cette « victoire cosmique ».

 

Un succès ?

Spoutnik 2 et Laïka sont incontestablement un succès pour les autorités soviétiques qui, cependant, ne révèlent pas toutes les facettes de l’opération. En effet, après le succès de Spoutnik 1, Khrouchtchev ayant demandé une nouvelle première pour les cérémonies du 40e anniversaire, les spécialistes (sous la direction de Sergueï Korolev) n’ont eu qu’un court délai de quatre semaines pour concevoir et lancer Spoutnik 2 et Laïka. Il leur a dès lors été impossible de prévoir un système de récupération de l’animal…

Le décès de Laïka serait intervenu au bout de cinq heures, en raison du dérèglement du système de régulation de température. Rien de tout cela n’a naturellement été évoqué par la propagande soviétique qui, durant 40 ans, a fait croire que la chienne avait été endormie au bout d’une semaine… pour éviter toute souffrance. Il faudra attendre les chiennes Belka et Strelka en août 1960 à bord du Spoutnik 5 pour que, pour la première fois, des êtres vivants soient ramenés sains et saufs sur Terre après un vol orbital.

Quant au vaisseau Spoutnik 2, il se désintégra le 14 avril 1958 dans les couches denses de l’atmosphère.

 

Réactions.

En France, l’aventure de Laïka fut quasi unanimement saluée. Si Spoutnik 1 avait attisé la curiosité et un certain nombre de questionnement –Qu’est-ce qu’un satellite artificiel ? A quoi peut-il servir ? Peut-il représenter une menace ?– Spoutnik 2 a souvent été perçu comme une « prouesse renouvelée », pleine « d’espoir », s’inscrivant dans la « course des satellites ». Pour certains analystes, comme l’académicien Maurice Roy, le vol de Laïka annonçait assurément le futur voyage dans la Lune. Dans Jours de France datée du 16 novembre 1957, il considère que la prochaine étape de la course-compétition sera l’envoi d’hommes dans l’espace pour réaliser des « voyages cosmonautiques ».

« Sacrifiée », la petite chienne aura néanmoins contribué à « ouvrir la route des étoiles », tel que l’écrit Radar, dans son numéro du 17 novembre 1957. Au cours des années suivantes, de nombreux hommages ont été rendus à Laïka, par des timbres, des chansons ou encore des statues et monuments…

Cinquante ans plus tard, l’écrivain et artiste britannique Nick Abadziz rend un vibrant et magnifique hommage en l’honneur de Laïka, à travers une poignante bande dessinée dont il en fait l’héroïne.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

 

Références.

Une vidéo : Spoutnik 2. Laïka, à partir de documents d’archives russes

Un article : « Spoutnik 2, premier satellite biologique » de Pierre-François Mouriaux, in Pegase n°93, avril 1999 (revue de l’Association des Amis du Musée de l’Air et de l’Espace)

Un ouvrage : De Spoutnik à la Lune de Pierre Baland, Actes sud, 2007

Une BD : Laïka de Nick Abadzis, Dargaud, 2009.

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