Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)
Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)
© CNES / INTERCOSMOS

publié le 24 juin 2022 à 08:27

1074 mots

Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)

Le 24 juin 1982, Jean-Loup Chrétien décollait de Baïkonour aux côtés de deux Soviétiques, devenant le premier Français à aller dans l’espace et le premier Occidental à séjourner dans une station orbitale soviétique.


[Suite de l’article paru le 23 juin 2022]

 

Partie 2 : sous le signe des sciences de la vie

« La première journée à bord [de la station orbitale Saliout est] une sorte de parenthèse dans la vie des résidents, et une journée d’installation pour les visiteurs », témoignera plus tard Jean-Loup Chrétien. « Demain sera différent ; à chaque jour suffit sa peine ». En effet, un emploi du temps chargé attend le cosmonaute français qui mène du 26 juin au 1er juillet une douzaine d’expériences dans trois principaux domaines (sciences de la vie, astronomie, étude des matériaux), à partir d’un important matériel scientifique d’environ 200 kg apporté peu auparavant par le vaisseau cargo Progress 13. Lancé le 23 et amarré le 25 juin au sas arrière de Saliout 7, il contenait deux tonnes de fret (eau potable, instruments scientifiques, équipements personnels, etc.).

 

Les sciences de la vie à l’honneur

Les principales expériences françaises sont consacrées aux sciences de la vie, à commencer par « Echographie » et « Posture ». La première vise à étudier la répartition des volumes sanguins et de leurs régulations, proposée par les professeurs Pourcelot (L), Arbeille (Ph) et Pottier (J-M) de l’université de Tours et de Gharib (C) de l’université de Lyon. Quant à « Posture », centrée sur la physiologie sensori-motrice, elle a été initiée par les professeurs Berthoz (A) et Lestienne (F) du CNRS. René Bost, responsable au Cnes des sciences de la vie, se souvenait de l’importance de ces expérimentations novatrices et de haute technologie : « On a réalisé des appareils de mesure de premier plan, par exemple un appareil pour suivre le mouvement de l’œil… On faisait faire au cosmonaute un certain nombre de mouvements pour ensuite prendre des mesures. Ce type d’appareil a été développé pour PVH. On a aussi préparé l’échographe pour mesurer le fonctionnement du cœur et également pour voir de quelle façon il allait évoluer (…). Quand Chrétien a volé, je me souviens qu’il a eu du mal à trouver son cœur qui avait bougé ! On a compris que cela était provoqué par l’effet de l’impesanteur ».

Dans le cadre de la biologie, deux importantes expériences sont également effectuées : « Cytos » et « Biobloc ». La première porte sur l’étude du comportement des bactéries vis-à-vis d’antibiotiques, la seconde sur l’effet du rayonnement cosmique sur des œufs d’artémia salina ou des graines. Ces recherches permettaient ainsi de compléter ce que les Américains et les Soviétiques faisaient déjà pour mieux comprendre les problèmes à venir lors de séjours de longue durée dans des vaisseaux en général, identifier la diminution des capacités du vivant dans un milieu particulièrement confiné en particulier.

 

Les autres expériences

Plus modestes mais tout aussi importantes, sont réalisées des études d’astrophysique et de géophysique, comme « Piramig » (collecte de photographies dans le visible et le Proche Infrarouge dans l’Atmosphère, Milieu Interplanétaire et Galaxies), « Sirène » (étude sur les rayonnements X) ou encore « PCN » (prise de Photographies du Ciel Nocturne pour obtenir des informations spécifiques comme sur la nature des poussières cosmiques). Des expériences astronomiques, « Piramig » est probablement l’une des plus importantes. Conçu par le service d’Aéronomie du CNRS et du Laboratoire d’astronomie spatiale de Marseille, sous la responsabilité d’Anny-Chantal Levasseur-Regourd, l’instrument est conjointement utilisé par les cosmonautes Chrétien et Djanibekov, permettant de prendre plus de 200 clichés, dont 104 pour l’astronomie hors système solaire, 37 pour le milieu interstellaire, 66 pour l’atmosphère terrestre.

Enfin, le dernier grand domaine abordé est celui de l’élaboration de matériaux en micropesanteur avec trois expériences, dont « Alliance » (solidification d’alliage aluminium/indium) et « Magma » (test d’un four). Des difficultés ont néanmoins parfois été rencontrées comme avec le four ou encore avec Piramig (le pilote automatique étant en panne, les cosmonautes ont dû orienter la station orbitale manuellement).

 

La vie à bord de la station orbitale

Au cours des six journées passées dans Saliout, Jean-Loup Chrétien (comme ses collègues) n’a pas le temps de se reposer, les conditions n’étant pas toujours évidentes, comme il le déclare lui-même lors d’une conférence de presse en direct faite depuis la station à la fin de la sixième journée : « Les conditions dans l’apesanteur m’ont gêné pendant environ 48 heures en particulier en provoquant un gonflement de la figure (…). Certaines opérations sont plus faciles à réaliser dans l’espace, par exemple déplacer des corps lourds. Mais il y a un revers. Les objets se déplacent tout seul. On perd son stylo, ses chaussures… On passe son temps à chercher ce que l’on perd ».

Le repos est également parfois difficile comme il en témoignera un peu plus tard : « On dort assez mal, réveillé en sursaut par les craquements de la station qui se dilate et se contracte entre l’ombre et la lumière », sans compter les conditions d’hygiène. « On se sent de plus en plus sale car s’il existe à bord une sorte de douche les réserves d’eau ne permettent pas de s’asperger chaque jour, loin de là ! En fait, on ne va pas se laver autrement qu’en se frictionnant avec des carrés de papier-tissu imbibés d’eau de toilette… ».

In fine, vivre et travailler en micropesanteur « C’est un défi, il faut tenir le coup ! », mais « malgré les inconforts, il y a le bon côté des choses, et ʺbonʺ est tellement au-dessous de la vérité que le mot en est risible », comme regarder par les hublots la Terre ou l’Univers et, ce qui surprend probablement le plus est, écrira-t-il, « le monde ne s’arrête plus à l’horizon d’en face, au clocher qui émerge d’une ligne d’arbres. Le monde, tout entier, est visible. Il n’y a plus d’horizons ».

 

Le retour et les honneurs

Après avoir effectué 127 fois le tour de la Terre et parcouru 5 millions de kilomètres en 7 jours, 21 heures et 51 minutes, Jean-Loup Chrétien et ses deux coéquipiers reviennent sur Terre le 2 juillet à 14 h 21 (Temps Universel). Ils reçoivent les plus hautes distinctions, celles de Héros de l’Union soviétique et de l’Ordre de Lénine par les Soviétiques, puis celles de colonel et d’officier de la Légion d’honneur par le président François Mitterrand.

 

Quelques références

- Un article : « Les Salioutiens à l’ouvrage », René Pichelin, L’Humanité, 30 juin 1982

- Un numéro spécial de l’Astronomie, « 20 ans de Français dans l’espace. Sur les traces de Jean-Loup Chrétien », vol.116, septembre 2002

- Un témoignage de René Bost, lors d’un entretien avec Pierre-François Mouriaux et Philippe Varnoteaux, à Chilly-Mazarin, 21 mai 2011

- Un récit : Spatiale première. Le premier Français dans l’espace, Jean-Loup Chrétien, Patrick Baudry et Bernard Chabbert, Plon, Paris, 1982.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence

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24/06/2022 08:27
1074 mots

Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)

Le 24 juin 1982, Jean-Loup Chrétien décollait de Baïkonour aux côtés de deux Soviétiques, devenant le premier Français à aller dans l’espace et le premier Occidental à séjourner dans une station orbitale soviétique.

Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)
Il y a 40 ans, le premier Français dans l’espace (2/2)

[Suite de l’article paru le 23 juin 2022]

 

Partie 2 : sous le signe des sciences de la vie

« La première journée à bord [de la station orbitale Saliout est] une sorte de parenthèse dans la vie des résidents, et une journée d’installation pour les visiteurs », témoignera plus tard Jean-Loup Chrétien. « Demain sera différent ; à chaque jour suffit sa peine ». En effet, un emploi du temps chargé attend le cosmonaute français qui mène du 26 juin au 1er juillet une douzaine d’expériences dans trois principaux domaines (sciences de la vie, astronomie, étude des matériaux), à partir d’un important matériel scientifique d’environ 200 kg apporté peu auparavant par le vaisseau cargo Progress 13. Lancé le 23 et amarré le 25 juin au sas arrière de Saliout 7, il contenait deux tonnes de fret (eau potable, instruments scientifiques, équipements personnels, etc.).

 

Les sciences de la vie à l’honneur

Les principales expériences françaises sont consacrées aux sciences de la vie, à commencer par « Echographie » et « Posture ». La première vise à étudier la répartition des volumes sanguins et de leurs régulations, proposée par les professeurs Pourcelot (L), Arbeille (Ph) et Pottier (J-M) de l’université de Tours et de Gharib (C) de l’université de Lyon. Quant à « Posture », centrée sur la physiologie sensori-motrice, elle a été initiée par les professeurs Berthoz (A) et Lestienne (F) du CNRS. René Bost, responsable au Cnes des sciences de la vie, se souvenait de l’importance de ces expérimentations novatrices et de haute technologie : « On a réalisé des appareils de mesure de premier plan, par exemple un appareil pour suivre le mouvement de l’œil… On faisait faire au cosmonaute un certain nombre de mouvements pour ensuite prendre des mesures. Ce type d’appareil a été développé pour PVH. On a aussi préparé l’échographe pour mesurer le fonctionnement du cœur et également pour voir de quelle façon il allait évoluer (…). Quand Chrétien a volé, je me souviens qu’il a eu du mal à trouver son cœur qui avait bougé ! On a compris que cela était provoqué par l’effet de l’impesanteur ».

Dans le cadre de la biologie, deux importantes expériences sont également effectuées : « Cytos » et « Biobloc ». La première porte sur l’étude du comportement des bactéries vis-à-vis d’antibiotiques, la seconde sur l’effet du rayonnement cosmique sur des œufs d’artémia salina ou des graines. Ces recherches permettaient ainsi de compléter ce que les Américains et les Soviétiques faisaient déjà pour mieux comprendre les problèmes à venir lors de séjours de longue durée dans des vaisseaux en général, identifier la diminution des capacités du vivant dans un milieu particulièrement confiné en particulier.

 

Les autres expériences

Plus modestes mais tout aussi importantes, sont réalisées des études d’astrophysique et de géophysique, comme « Piramig » (collecte de photographies dans le visible et le Proche Infrarouge dans l’Atmosphère, Milieu Interplanétaire et Galaxies), « Sirène » (étude sur les rayonnements X) ou encore « PCN » (prise de Photographies du Ciel Nocturne pour obtenir des informations spécifiques comme sur la nature des poussières cosmiques). Des expériences astronomiques, « Piramig » est probablement l’une des plus importantes. Conçu par le service d’Aéronomie du CNRS et du Laboratoire d’astronomie spatiale de Marseille, sous la responsabilité d’Anny-Chantal Levasseur-Regourd, l’instrument est conjointement utilisé par les cosmonautes Chrétien et Djanibekov, permettant de prendre plus de 200 clichés, dont 104 pour l’astronomie hors système solaire, 37 pour le milieu interstellaire, 66 pour l’atmosphère terrestre.

Enfin, le dernier grand domaine abordé est celui de l’élaboration de matériaux en micropesanteur avec trois expériences, dont « Alliance » (solidification d’alliage aluminium/indium) et « Magma » (test d’un four). Des difficultés ont néanmoins parfois été rencontrées comme avec le four ou encore avec Piramig (le pilote automatique étant en panne, les cosmonautes ont dû orienter la station orbitale manuellement).

 

La vie à bord de la station orbitale

Au cours des six journées passées dans Saliout, Jean-Loup Chrétien (comme ses collègues) n’a pas le temps de se reposer, les conditions n’étant pas toujours évidentes, comme il le déclare lui-même lors d’une conférence de presse en direct faite depuis la station à la fin de la sixième journée : « Les conditions dans l’apesanteur m’ont gêné pendant environ 48 heures en particulier en provoquant un gonflement de la figure (…). Certaines opérations sont plus faciles à réaliser dans l’espace, par exemple déplacer des corps lourds. Mais il y a un revers. Les objets se déplacent tout seul. On perd son stylo, ses chaussures… On passe son temps à chercher ce que l’on perd ».

Le repos est également parfois difficile comme il en témoignera un peu plus tard : « On dort assez mal, réveillé en sursaut par les craquements de la station qui se dilate et se contracte entre l’ombre et la lumière », sans compter les conditions d’hygiène. « On se sent de plus en plus sale car s’il existe à bord une sorte de douche les réserves d’eau ne permettent pas de s’asperger chaque jour, loin de là ! En fait, on ne va pas se laver autrement qu’en se frictionnant avec des carrés de papier-tissu imbibés d’eau de toilette… ».

In fine, vivre et travailler en micropesanteur « C’est un défi, il faut tenir le coup ! », mais « malgré les inconforts, il y a le bon côté des choses, et ʺbonʺ est tellement au-dessous de la vérité que le mot en est risible », comme regarder par les hublots la Terre ou l’Univers et, ce qui surprend probablement le plus est, écrira-t-il, « le monde ne s’arrête plus à l’horizon d’en face, au clocher qui émerge d’une ligne d’arbres. Le monde, tout entier, est visible. Il n’y a plus d’horizons ».

 

Le retour et les honneurs

Après avoir effectué 127 fois le tour de la Terre et parcouru 5 millions de kilomètres en 7 jours, 21 heures et 51 minutes, Jean-Loup Chrétien et ses deux coéquipiers reviennent sur Terre le 2 juillet à 14 h 21 (Temps Universel). Ils reçoivent les plus hautes distinctions, celles de Héros de l’Union soviétique et de l’Ordre de Lénine par les Soviétiques, puis celles de colonel et d’officier de la Légion d’honneur par le président François Mitterrand.

 

Quelques références

- Un article : « Les Salioutiens à l’ouvrage », René Pichelin, L’Humanité, 30 juin 1982

- Un numéro spécial de l’Astronomie, « 20 ans de Français dans l’espace. Sur les traces de Jean-Loup Chrétien », vol.116, septembre 2002

- Un témoignage de René Bost, lors d’un entretien avec Pierre-François Mouriaux et Philippe Varnoteaux, à Chilly-Mazarin, 21 mai 2011

- Un récit : Spatiale première. Le premier Français dans l’espace, Jean-Loup Chrétien, Patrick Baudry et Bernard Chabbert, Plon, Paris, 1982.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence



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