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Industrie

<strong>«NOUS CRÉONS QUELQUE CHOSE DE TOTALEMENT NOUVEAU»</strong>

<strong>ANTOINE BOUVIER, PRÉSIDENT DE MBDA</strong> <strong>MALGRÉ LE BREXIT, LE MOTEUR DE MBDA DEMEURE ANCRÉ DANS LA COOPÉRATION FRANCOBRITANNIQUE. RENCONTRE AVEC SON PRÉSIDENT ANTOINE BOUVIER.</strong>

• MBDA se porte bien, avec d'excellents résultats et un export en croissance. Comment expliquezvous ce succès? Pour comprendre le succès de MBDA aujourd'hui, il faut remonter vingt ans en arrière. MBDA, ou plutôt MBD à l'époque, est né en 1996 de la volonté franco-britannique. Les deux pays décidaient alors de coopérer sur le programme Storm Shadow/Scalp, comme alternative au programme américain SLAM-ER. Cette décision a été l'acte fondateur de la création de MBD. Ce programme était tellement stratégique que les deux sociétés, Matra Défense et BAe, ont décidé de fusionner leurs activités missiles.

Depuis 1996, le succès de MBDA s'est bâti sur ces deux piliers : la coopération sur les programmes et l'intégration industrielle, chacun se supportant et se renforçant mutuellement.

Quand des sociétés sont intégrées, la situation est optimale pour gérer les programmes. Prenez le programme Meteor. Un programme très ambitieux, mais un réel succès, car il a été géré par un unique directeur de programme sur l'ensemble des pays de MBDA : France, Grande-Bretagne, Italie et Allemagne. Il ne s'agit pas d'une coopération entre plusieurs sociétés, mais d'un programme piloté par une seule société présente sur différents pays.

C'est un élément fondamental de notre succès. La gestion par une structure intégrée permet de mieux gérer les programmes, mais aussi de mieux préparer le futur. Lorsque des sociétés nationales, qui restent indépendantes et concurrentes sur d'autres marchés, coopèrent sur un programme, c'est beaucoup plus compliqué.

• Et quels sont les ingrédients pour atteindre cette intégration que vous évoquez? Pour arriver à cette intégration d'industries nationales en une industrie européenne, nous avons connu différentes étapes.

La première a été la coopération entre entreprises concurrentes, une situation qui a eu cours jusqu'en 1996.

La deuxième étape a été la consolidation industrielle entre Matra et BAe, avec une société de tête et dans chaque pays une filiale nationale. Ces dernières ayant la responsabilité de leurs programmes et de leurs comptes de résultat. Cela a été notre organisation entre 1996 et 2006. La troisième étape mise en place en 2006 entre la France et la Grande-Bretagne, rejointes en 2008 par l'Italie, est celle de l'intégration. Les programmes et la société elle-même sont dorénavant gérés dans des périmètres intégrés. C'est le cas aujourd'hui pour la France, le Royaume-Uni et l'Italie. En Allemagne, MBDA demeure encore une société nationale. LFK n'a en effet rejoint MBDA qu'en 2006, son intégration demeure notre objectif, mais il est encore un peu tôt.

Enfin, la quatrième étape est celle de la spécialisation. En clair, celle du traitement des duplications, qui impose d'accepter un certain niveau de dépendance mutuelle. Cette dépendance n'est pas un objectif en soi, mais la conséquence directe de la spécialisation. Il s'agit là d'une avancée considérable. Et c'est bien ce que prévoit le traité de Lancaster House de 2010 avec l'initiative One MBDA. C'est la première fois en Europe qu'une telle avancée est prévue entre deux pays. Cela signifie qu'au plus haut niveau, dans le domaine éminemment sensible qu'est la Défense, les pouvoirs politiques français et britannique acceptent cette dépendance mutuelle, ou plutôt décident de l'organiser, de l'anticiper plutôt que de la subir. Il n'y a pas d'autre exemple d'une telle avancée en Europe.

2015 voit la continuation de ce mouvement avec la mise en place des quatre premiers centres d'excellence. Nous créons quelque chose de totalement nouveau. Et cela s'est fait rapidement, en quatre ans.

• Par spécialisation, vous entendez centres d'excellence? Notamment. En 2015, nous avons mis en place quatre centres d'excellence : deux au Royaume-Uni, spécialisés l'un dans les actionneurs de gouvernes et l'autre dans les liaisons de données. Deux autres centres sont en France, l'un sur les bancs de tests et l'autre sur les calculateurs embarqués.

Ainsi les actuateurs du missile français MMP sont développés à Stevenage et produits à Lostock, tandis que les bancs d'essai du Brimstone britannique sont localisés à Bourges.

Notre objectif pour 2016 est d'avoir quatre autres centres, qui seront plus orientés technologie. Jusqu'à présent nous ne pouvions partager librement entre plusieurs pays que dans le périmètre d'un programme en coopération. Nous allons maintenant pouvoir échanger sur une technologie ou un équipement, comme sur l'ensemble des calculateurs, par exemple.

• Peut-on parler d'un modèle MBDA? Effectivement, MBDA met en place un nouveau modèle. Entre la France et le Royaume Uni, la coopération est la plus ancienne et la plus solide. C'est avec ces deux pays que nous avançons le plus rapidement aujourd'hui. Mais le modèle MBDA ne se limite pas à ces deux pays. C'est un modèle européen.

Le 30 juin dernier, c'est-àdire quelques jours après le vote du Brexit, l'Assemblée nationale française ratifiait un traité bilatéral qui fonde les centres d'excellence dans le domaine des missiles.

Un traité était nécessaire car il s'agit d'organiser la spécialisation dans un domaine technique et industriel avec un engagement réciproque de très long terme. Ce traité avait déjà été ratifié par les Britanniques en février dernier. Ces ratifications vont permettre à MBDA d'organiser ses centres d'excellence en dépassant le système actuel des licences export au cas par cas entre la France et la Grande-Bretagne. Il s'agit donc d'une licence globale sur le périmètre des centres d'excellence pour échanger de manière fluide entre les deux pays.

Le périmètre de ce traité ne concerne que MBDA. C'est donc une marque de confiance très forte. C'est la première fois qu'une industrie de défense va rentrer dans un tel schéma. En cela, MBDA est un précurseur. Donc oui, MBDA est un modèle qui se propose d'atteindre une taille critique pour être parmi les meilleurs au niveau mondial, en développant l'export et la coopération industrielle européenne. MBDA est sans doute un des futurs modèles de l'industrie de défense européenne. Un modèle qui devrait, à terme, s'appliquer à d'autres domaines.

• On le comprend, le moteur de MBDA est la coopération franco-britannique. Quel impact peut donc avoir le Brexit sur votre société? Je regrette le vote britannique en faveur d'une sortie de l'Union européenne, mais je le respecte. L'Europe de la défense s'est très largement construite dans des cadres bilatéraux et multilatéraux. L'implication de l'Union européenne est restée très limitée. Je le regrette, mais c'est un constat. Dans le domaine industriel, le moteur principal de la Défense européenne n'est pas dans l'UE, mais dans ces coopérations bilatérales et multilatérales. Le problème tient à ce que les politiques de défense des Nations européennes sont trop différentes. Entre ceux alignés sur l'Otan et d'autres, comme la France, qui tiennent à leur autonomie stratégique, les visions sont difficilement conciliables. Tandis que les engagements budgétaires sont très variés… Et le Royaume-Uni a toujours été réticent à accepter que l'UE soit un acteur de Défense. Ainsi, il n'y a pas encore de vision commune de la Défense en Europe. Encore une fois, je le regrette.

En conséquence, nous ne serons pas directement impactés par le Brexit. Le Royaume-Uni quitte l'Union, pas l'Europe. Par contre, nous allons vivre une période de transition qui sera faite de tensions et d'incertitudes. Il y a donc devant nous quelques années conflictuelles et incertaines pendant lesquelles notre modèle pourrait souffrir du climat général.

Bio express • 1986 : diplômé de l'ENA.

• 1990 : assistant du directeur de la division aviation civile à Aerospatiale.

• 1998 : président d'Avions de transport régional (ATR).

• 2002 : président d'Astrium.

• 2007 : président de MBDA.

Mais le Royaume-Uni et la France ont noué des liens très forts dans la Défense. Ces deux puissances nucléaires ont historiquement la volonté de coopérer. Qu'il s'agisse des opérations militaires, de la dissuasion ou des programmes, cette coopération forte s'est faite en dehors de l'UE. Les stratégies industrielles française et britannique sur le long terme leur font accepter la dépendance mutuelle, qui implique le renoncement à des compétences nationales. Une preuve de l'importance du lien très fort qui unit le couple franco-britannique.

Lundi dernier, après le vote britannique j'ai envoyé une lettre, signée également de tous les responsables nationaux de MBDA, à destination de tous nos personnels, pour les assurer que le modèle MBDA ne changera pas et que nous continuerons à défendre avec force notre vision européenne!

• Et, a contrario, est-ce que ce vote britannique pourrait débloquer une Europe de la Défense aujourd'hui encore en panne? Je pense que oui. Une fois que l'on aura cerné toutes les conséquences de ce vote britannique. Ce qui passe par une remise en question de l'UE telle qu'elle fonctionne aujourd'hui.

La prise en compte de la Défense au niveau communautaire demeure un thème important. Aussi, je suis persuadé que des initiatives seront relancées. Et MBDA réaffirmera sa vision. Dans cette période d'incertitude qui s'ouvre, nous devrons à la fois refonder le niveau communautaire et renforcer le moteur bilatéral.

• Comment se situe MBDA face à ses grands concurrents américains ? Notre marché est le marché mondial, moins la Chine et la Russie. Nous sommes présents sur tous les segments de ce marché, à l'exception de la défense antimissiles balistiques (DAMB) couche haute occupée par le SM-3 et le GBI américains. Ce marché mondial, hors Chine, Russie et DAMB couche haute, représente environ 15 Md€ par an : un montant stable en faible progression. Sur ce marché, les Etats-Unis représentent 5 Md€; nos pays domestiques (France, Italie, Royaume-Uni, Allemagne, Espagne) pèsent pour 2,5 Md€; le reste du monde représente donc 7,5 Md€ en comprenant les autres pays d'Europe et l'Asie, notamment les pays du Golfe et l'Inde.

MBDA a une place solide sur ses marchés domestiques avec 70 % de part de marché. Ensuite, MBDA détient 20 % de part de marché sur le reste du monde, mais pratiquement zéro aux Etats-Unis. Ainsi, au total, nous occupons environ 20 % du marché mondial. Ce marché compte trois acteurs globaux, dont deux sont américains. Raytheon est le premier missilier mondial, MBDA le deuxième, très proche de Raytheon que nous avons même dépassé en prises de commandes export en 2015, et Lockheed Martin le troisième. Ces trois acteurs se partagent 75 % du marché mondial, les 25 % restant étant occupés par une quinzaine d'acteurs de niche.

MBDA a sensiblement la taille de chacun des deux acteurs américains. Soit la taille critique qui permet d'être un acteur qui compte sur le long terme pour sa famille de produits, ses investissements en recherche, sa présence commerciale… Nous sommes donc au même niveau que nos concurrents américains. C'est la condition de notre pérennité et de notre succès sur le long terme.

Mais avec la différence que, contrairement aux Américains, nous n'avons pas de marché national réservé. Notre part de marché mondial élevée est au coeur du succès de MBDA. Nous sommes à la fois le champion européen et, avec 20 % du marché mondial, un véritable acteur global.

• On sent comme un regret quand vous évoquez le marché américain. Est-il inaccessible? Notre constat est que pénétrer le marché américain est compliqué. Pour autant, nous resterons présents. Et proposons le missile Brimstone sous F/A-18 et drone Reaper. Nous y croyons, car ce missile n'a pas d'équivalent. Nous avons une chance et nous ne la lâcherons pas! Pour Farnborough d'ailleurs nous présentons le missile Brimstone sous hélicoptère Apache. Nous visons le programme de remplacement du missile américain Hellfire. Le Brimstone répond clairement à un besoin opérationnel et plusieurs campagnes de tir ont déjà eu lieu avec succès.

• Pour l'avenir, quelle tendance prévoyez-vous pour votre activité? La taille critique est centrale. D'ici 2020 nous prévoyons une croissance significative du chiffre d'affaires, poussée par l'export et trois années de prises de commandes exceptionnelles. 2015 a été une année particulièrement remarquable, avec une augmentation de notre part du marché mondial à 28 %. Compte tenu de la performance de nos produits, de nos résultats commerciaux et de nos campagnes en cours, atteindre 25 % de part du marché mondial nous semble un objectif ambitieux, mais raisonnable. Cet objectif passe par un fort développement du marché asiatique, avec une campagne Rafale importante. L'Inde est un partenaire de confiance et de long terme.

• Quelles seront les conséquences d'une telle croissance? Nous prévoyons des embauches en nombre important. Il est primordial de renouveler nos compétences. En 2015 et 2016, nous recruterons près de 600 personnes en France. C'est à la fois une chance et un défi, porteur d'enjeux forts, avec la nécessité de transmettre notre savoir-faire, mais aussi notre culture d'entreprise. L'intégration de nouveaux arrivants est un enjeu essentiel. Nous allons également renforcer nos activités et notre présence dans différents pays. Je pense à l'Inde dans le cas d'un contrat Rafale.

Notre R&T autofinancée va augmenter pour préparer les programmes de la prochaine décennie.

Nous gardons à l'esprit que notre taille critique repose sur le développement de l'export et l'intégration européenne, seule manière de dégager des marges de manoeuvre et de préparer l'avenir.

• Comment jugez-vous votre financement R&D? Notamment par rapport à vos concurrents américains? C'est très compliqué d'y répondre, car ces chiffres ne sont pas publics, mais je vous livre quelques éléments de réponse.

Aux Etats-Unis, il y a une duplication des financements de recherche, un même thème est souvent confié en parallèle à plusieurs entreprises. Le budget américain de la Défense le permet. Ce qui n'est pas possible en Europe, en raison des contraintes budgétaires. Mais, en France, la DGA met en oeuvre une politique industrielle cohérente ; les financements des études amont sont tirés par les capacités militaires. Pour résumer, nos budgets sont optimisés, ce qui n'est pas le cas outre-Atlantique.

Et le résultat est là, nos produits sont au moins au même niveau que les produits américains. Voire plus performants! Le MMP surclasse le Javelin; l'Aster est plus performant dans ses capacités multicibles que le Patriot, tout comme l'Exocet, le Scalp ou le Meteor, qui n'a pas d'équivalent.

Sanctuarisé par le ministre de la Défense, le financement en R&D est, en France, satisfaisant pour préparer l'avenir. Je pense au financement de l'Aster Block 1 NT par exemple. Mais il faut veiller à poursuivre en ce sens, ce qui nous permettra ensuite de développer l'export. Il faut maintenir ce cercle vertueux.

• Qu'en est-il du renouvellement du vecteur de la dissuasion française? MBDA est maître d'oeuvre du vecteur ASMPA, et nous travaillons à préparer l'avenir dans les domaines du supersonique et de l'hypersonique. Nous serons au rendez-vous. Nous maintenons à niveau nos technologies pour répondre présent le jour où la décision sera prise de moderniser la composante nucléaire aéroportée.

• Quelles seront, selon vous, les prochaines ruptures technologiques? Elles sont tirées par les capacités militaires.

Dans le domaine de la frappe dans la profondeur, les ruptures se feront sur la propulsion, la pénétration, la survivabilité, c'està-dire la furtivité, la manoeuvrabilité, l'hypervélocité… et le vol longue durée, qui est un défi technologique, en particulier sur les questions thermiques.

Le second domaine est celui de l'interception aérienne de très haute dynamique. Les développements technologiques concernent les senseurs, l'autodirecteur, les fusées de proximité, les algorithmes de guidage, l'interception et la manoeuvrabilité du missile en phase terminale contre des cibles rapides, manoeuvrantes et furtives. Le troisième domaine est le combat infocentré, avec l'enjeu de l'inclusion du vecteur dans un système. Il faudra donc des liaisons de données robustes; pouvoir engager une cible désignée par un tiers, tirer au-delà de la vue directe… C'est typiquement ce à quoi nous travaillons avec le MMP. Sans oublier l'aspect simulation, très important. Tout cela va tirer les technologies. Et puis il y a aussi des études génériques sur les matériaux, les algorithmes, les charges militaires, etc.

Un autre domaine important et transverse est celui des applications qui résultent des mégadonnées. La capacité de traiter un nombre très important de données, la puissance et la vitesse de calcul, ainsi que la miniaturisation des calculateurs. Ces applications vont rendre les missiles de plus en plus autonomes et intelligents, avec une aide à la décision plus performante quand l'homme est dans la boucle, la possibilité de « retargeting » en vol, des moyens de survivabilité améliorés… • Un mot sur le FC/ASW? En France, il est baptisé FMAN/FMC pour futur missile antinavire et futur missile de croisière. Une phase de concept de trois ans, financée à hauteur de 100 M€ par les gouvernements français et britannique, a été décidée lors du dernier sommet d'Amiens.

L'objectif est de remplacer les missiles Storm Shadow/Scalp, Exocet, Harpoon et peut-être même le Tomahawk. Le contrat devrait être signé en 2017. Il s'agit d'une famille de missiles à partir d'un même vecteur.

Le programme a vocation à être élargi à d'autres partenaires européens. Le FMAN/FMC est très structurant pour MBDA, il s'agit de relancer des programmes importants en coopération et de se préparer pour la prochaine décennie et bien au-delà, comme l'a fait le Storm Shadow/Scalp en son temps.

Quel bilan dressez-vous avec l'Italie? Pour MBDA, l'Aster est le programme en coopération le plus important avec l'Italie. C'est aussi l'un des principaux programmes européens, avec les frégates. L'Aster a aussi marqué des points à l'export et il équipe la frégate type 45 britannique.

La signature par les deux gouvernements du Block 1 NT est essentiel et confirme la feuille de route de l'évolution Aster vers des capacités très améliorées, y compris contre des missiles balistiques manoeuvrants et de portée accrue. Cela est notamment possible en passant à un autodirecteur en bande Ka. L'Aster va ainsi être capable d'intercepter des missiles balistiques de 1 300 km de portée, contre 600 km dans sa version actuelle.

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