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Espace
Alexeï Leonov, premier « piéton de l’espace » © Collection Histoires d'espace

| Philippe Varnoteaux

Alexeï Leonov, premier « piéton de l’espace »

Le 11 octobre 2019, le cosmonaute soviétique Alexeï Leonov nous quittait. 54 ans auparavant, le 18 mars 1965, il a effectué la première sortie d’un être humain dans le vide de l’espace. Retour sur un événement majeur de l’astronautique.

De Vostok à Voskhod

Depuis le lancement du premier Spoutnik, le 4 octobre 1957, une course-compétition dans l’espace fait rage entre Américains et Soviétiques. Ces derniers engrangent alors de nombreuses premières, dont l’envoi le 12 avril 1961 de Youri Gagarine, le premier homme dans l’espace. Très vite, d’autres suivent à l’aide des vaisseaux Vostok : mission de longue durée (Gherman Titov), vol simultané (Andrian Nikolaïev, Pavel Popovitch), première femme (Valentina Terechkova, qui vole en même temps que Valeri Bykovski). Avant d’engager le programme Soyouz destiné aux missions de rendez-vous vers des stations orbitales, les responsables soviétiques décident le programme intermédiaire Voskhod (« Elévation »).

Voskhod est un Vostok amélioré d’une masse de plus de 5,3 t, avec une cabine qui offre un diamètre de 2,3 m. Après avoir réussi le vol Voskhod 1 avec trois hommes à bord (Vladimir Komarov, Konstantin Feoktistov et Boris Iegorov) – rendu possible par la suppression du siège éjectable utilisé dans les Vostok – Voskhod 2 est annoncé en septembre 1964. Pour ce vol, seuls deux hommes doivent embarquer (Pavel Belaïev et Alexeï Leonov). En effet, il s’agit d’avoir de la place pour emmener les deux cosmonautes en scaphandre (Berkut) et dont l’un doit sortir du vaisseau en passant par un sas gonflable en caoutchouc ajusté autour de l’écoutille de Voskhod. Le sas doit éviter que l’intérieur de la cabine soit exposé au vide. Celui-ci, une fois déplié, offre un volume de 2,5 m3 pour une longueur de 2,5 m et un diamètre de 1,2 m. Par ailleurs, trois caméras doivent alors filmer la sortie, dont une à l’extérieur du vaisseau.

 

La première sortie extravéhiculaire de l’histoire

Lancé le 18 mars 1965 depuis le centre spatial de Baïkonour, Voskhod 2 atteint l’orbite elliptique de 167 km au périgée et 475 km à l’apogée. Dès l’orbite atteinte, la mission Vykhod (« Sortie ») commence. Une heure et demie plus tard, Leonov, après avoir gonflé le sas, ouvre l’écoutille extérieure (après que Belaïev ait refermé celle de l’intérieur), puis il commence à sortir…

Dans son livre-témoignage Piéton de l’espace, paru en français en 1970, Leonov raconte savamment son expérience dans un style particulièrement enjoué, le tout à la gloire de l’Union soviétique : « La porte, la royale porte, l’arc de triomphe soviétique, glissa et laissa pénétrer dans le sas une torrentielle lumière solaire (…). Me tenant aux poignées, je passai la moitié de mon corps au-delà de la béante ouverture circulaire. Au fond de l’abîme, tournait la planète hospitalière (…). J’appelai mon camarade pour lui annoncer ma découverte : « Pavel, Pavel ! Elle est ronde ». Alors « qu’une sorte d’ivresse [l’] envahit », Alexeï Leonov décrit ce qu’il observe, à savoir la mer Noire, les monts du Caucase, la Sibérie, etc. Le cosmonaute éprouve un sentiment de liberté de mouvement, tel un « grand oiseau des mers ».

 

Une fin mouvementée

Après avoir évolué dans le vide spatial pendant une dizaine de minutes, Alexeï Leonov rentre dans le sas : « Ce ne fut pas chose tellement facile. Le scaphandre gonflé limitait mes mouvements. Il me fallut faire des efforts physiques assez sérieux pour pénétrer dans le sas », atteste-t-il dans le Courrier de l’Unesco de juin 1965. Naturellement, il se garde bien de donner les détails précis des difficultés rencontrées, il ne les évoquera que des années plus tard lorsque la Russie sera engagée dans la voie de la libéralisation.

Il y a quelques années, Leonov racontait encore sa mésaventure auprès notamment de Jemery Wilks, correspondant à Euronews NBC : lorsque « je suis sorti, je me tenais et j’ai dit ces mots, mais je ne m’en souviens pas, mais ils ont été enregistrés : « la Terre est bien ronde finalement ! ». Et puis ce silence… je pouvais entendre les battements de mon cœur, ma respiration bruyante et rien d’autre. A ce moment-là, il y a eu un problème : je sentais que mes doigts ne touchaient plus le bout de mes gants, mes pieds étaient libres dans le scaphandre devenu trop grand et je me disais comment je vais faire pour revenir dans la capsule et j’ai réalisé que la seule solution c’était de réduire la pression dans la combinaison. Sans rien dire, j’ai juste fait baisser la pression de 0,27. J’ai alors complètement réalisé que je venais d’être dans des conditions où l’azote commence à former des bulles dans le sang »…

 

De Leonov aux « ouvriers du cosmos »

Filtré par la propagande soviétique, l’événement est évoqué à travers de nombreux médias occidentaux en général, en France en particulier. Ainsi, le 20 mars 1965, France Soir titre en gros caractères : « IL A COUVERT 10 000 KM EN MARCHANT DANS L’ESPACE ». Il est souligné que « tout va bien à bord de Voskhod II », avec une photo en première page montrant Leonov à côté de son vaisseau relié par son cordon ombilical. L’une des plus belles photos de la sortie de Leonov est probablement celle publiée par le Courrier de l’UNESCO qui, le 6 juin 1965, montre en couverture les pieds et une partie des jambes du cosmonaute qui semblent littéralement « marcher » dans l’espace.

L’exploit enflamme les esprits qui se prennent à imaginer un avenir proche où l’orbite basse terrestre sera l’objet de nombreuses activités, comme l’évoque France Soir le 23 mars : « Révélations du constructeur en chef des Voskhod. BIENTÔT DES MICROBUS « TERRE-SATELLITES », ils feront la navette pour les relèves des équipages dans les stations permanentes du cosmos ». 

Leonov lui-même raconte dans son livre qu’il est convaincu qu’il vient d’ouvrir la voie aux futurs « ouvriers de l’espace » : « Je simulai des travaux extérieurs, ceux qu’auront à entreprendre les futurs ouvriers du cosmos lorsqu’ils assembleront la station orbitale, objectif essentiel du programme spatial soviétique ». En effet, quelques années plus tard, l’Union soviétique lancera les premières stations orbitales : Saliout 1 en 1971, Saliout 3 et 4 en 1974, Saliout 5 en 1976, Saliout 6 en 1977. Il faudra cependant attendre Saliout 6 pour voir enfin des cosmonautes effectuer des sorties dans l’espace depuis une station orbitale (Gueorgui Gretchko, 20 décembre 1977).

 

Retour et gloire

En attendant, lors du retour sur Terre, Voskhod 2 connaît également quelques soucis, comme une fuite de l’air de la cabine (en raison de l’écoutille du sas mal fermée), la défaillance du pilotage automatique ou le retard de la mise à feu des rétrofusées (entraînant l’atterrissage du vaisseau à 387 km du lieu prévu). A l’issue du vol, les honneurs sont rendus aux deux cosmonautes qui, outre certaines gratifications, sont faits « héros de l’Union soviétique ».

Si l’URSS triomphe, les Etats-Unis sont alors engagés dans un programme ambitieux, Gemini, qui doit les conduire bien au-delà de l’orbite terrestre…

 

Références

Un livre : Piéton de l’espace, Alexeï Leonov, Stock, 1970.

Un film : The spacewalker, de Dmitry Kiselev, Russie, 2018.

Un extrait vidéo de la sortie extravéhiculaire de Leonov de mars 1965.

Une interview de Leonov par Jemery Wilks, sur le site Euronews, dans la série Legends of space : Alexeï Leonov et le silence de l’espace, 2016.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

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