Logo Air & Cosmos

1er site francophone d'actualité aéronautique et spatiale

Actualité Espace Actualité Vols habités Actualité Sciences

Un artisan des relations franco-russe nous a quittés

D. Thierion lors des Journées du Patrimoine au Cnes-Paris, en septembre 2010. © D. Capdevila/Capcom Espace pour Cosmopif

Emporté par une maladie foudroyante à l’âge de 72 ans, Denis Thierion avait œuvré 42 ans au sein du Cnes. Il s'était en particulier impliqué dans de nombreux programmes en coopération avec l'URSS puis la Russie.

L’année démarre bien tristement avec le départ d’un autodidacte aussi compétent que discret, d’une gentillesse infinie, qui fut chef de projet au Cnes à partir de 1977, en grande partie en relation avec l’URSS puis la Russie, sur des programmes d’astronomie, de capsules récupérables et de vols habités. Il s’occupa également des vols paraboliques. Depuis son départ en retraite, ce passionné de jazz s’adonnait à la contrebasse, participant à de nombreux concerts à travers la France.

Lionel Suchet, directeur général délégué du Cnes, qui travailla de longues années à ses côtés, était présent le 6 janvier dans le village de Varennes, près de Toulouse, où a eu lieu l’enterrement. Il a rappelé le rôle important que Denis Thierion a joué dans les programmes spatiaux et pour la coopération franco-soviétique puis franco-russe, puis dressé un portrait plus personnel de l’attachant personnage : « Entré au Cnes en 1967, Denis a travaillé avec l’Union soviétique dès la fin des années 70 sur le programme Arcad 3. Il a par la suite été très impliqué dans les vols spatiaux habités de Jean-Loup Chrétien, premier Européen dans l’espace, jusqu’aux vols des époux Haigneré et dans le programme Photon de capsules automatiques récupérables en coopération avec les équipes de Samara. Malgré sa grande expérience, il abordait tous les sujets avec beaucoup d’humilité. On était tout de suite à l’aise avec Denis ! Gentillesse, bonne humeur, joie de vivre sont les mots qui reviennent chez tous ceux qui auraient aimé témoigner aujourd’hui du plaisir qu’ils ont eu à travailler avec lui. Un vrai camarade dans le travail comme dans la vie !

A propos de « camarades », la France et la Russie ont vécu une période de coopération dans les programmes spatiaux de vols habités extrêmement riche. La réussite exemplaire de cette coopération tient beaucoup aux liens de confiance puis d’amitié qui se sont noués entre nos équipes et au sein de nos équipes. Ces liens doivent beaucoup à deux hommes : Alain Labarthe et Denis Thierion. Alain et Denis vont maintenant pouvoir à nouveau bien se marrer ensemble comme nous le faisions à Moscou ou Baïkonour ! (...) Merci Denis pour tout ce que tu nous as donné. Nous te t’oublierons pas ! »

 

En septembre 2010, Denis Thierion s’était prêté au jeu des questions-réponses du site Cosmopif. En voici la reproduction intégrale :

 

Qui êtes-vous, Denis Thierion ?

Aujourd’hui retraité, je vis à Toulouse mais je suis né à Bar-le-Duc en Lorraine en 1945. J’ai habité très rapidement en région parisienne. Après quelques études un peu limitées et un peu agitées (je faisais beaucoup de choses : de la musique, du théâtre…), j’ai quand même fini par trouver du travail grâce à mon papa qui m’encourageait à aller voir un tel et un tel…

J’ai commencé par travailler dans l’électronique grand public (j’ai appris à dépanner les postes de radio et les téléviseurs) puis pour différentes entreprises d’électrotechnique dont l’une m’a envoyé en intérim au Cnes, où j’ai été embauché comme technicien débutant en février 1967, à Brétigny-sur-Orge. J’avais 22 ans, j’étais le plus jeune de la maison. Lorsque nous avons été décentralisés en 1971, je suis descendu sur Toulouse. Je travaillais à l’époque sur les systèmes d’alimentation des satellites et notamment sur les batteries du satellite D2 que nous avons lancé de Guyane en mars 1971, sur celles d’Eole que nous avons lancé de Wallops Island en Virginie en août 1971 et puis sur celles de D2-A Polaire qui aurait du être mis sur orbite fin novembre de la même année mais qui s’est retrouvé dans l’eau après l’échec au lancement de la fusée Diamant B. J’ai continué dans les divisions spécialisées du Cnes jusque fin 1976, où j’ai été « prêté » chez Matra (futur Astrium) avec cinq autres collègues, en support durant six mois, pour l’intégration des systèmes d’alimentation des satellites ETS. Ils étaient très peu nombreux chez Matra à l’époque, c’était tout petit, le long de la piste d’aviation de Montaudran.

A la fin de cette parenthèse, j‘étais en activité au Cnes depuis déjà dix ans, j’ai donc voulu travailler sur des projets, comme cela se faisait à cette époque dans un cursus classique. Au pot de fin de séjour à la Matra, le directeur de l’époque, Jean-Claude Husson, m’a demandé si j’étais intéressé pour travailler avec l’URSS sur le projet de satellite d’étude de la magnétosphère Arcad 3, que le Cnes réalisait en grande partie (une télémesure française et des expériences scientifiques françaises importantes). Merveille des merveilles, j’ai travaillé sur ce projet pendant quatre années, jusqu’à son lancement et le début du traitement des données scientifiques, puis j’ai rejoint l’équipe en charge de la mission Vega Venera-Halley. J’ai participé à l’intégration des expériences françaises puis au suivi du vol et au dépouillement des résultats scientifiques. Entre l'intégration, le vol (avec le survol de Vénus, le largage de manips sur Vénus et puis la rencontre avec la comète de Halley), le projet s'est étalé sur trois ans. Tout était répété deux fois puisqu'il y avait deux sondes et la redondance en cas de panne. Mais en fait, les deux sondes ont bien fonctionné. C'était un projet assez extraordinaire et puis il y avait des gens de tous les pays, c'était vraiment très agréable.

Ensuite, j'ai travaillé sur le projet Sigma, le premier télescope gamma réalisé en collaboration franco-soviétique, mais pas très longtemps car mon collègue d'Arcad 3 Alain Labarthe (qui est décédé maintenant) est venu me voir un jour en me disant : « Ca t'intéresserait de travailler sur les vols habités avec Joëlle Thoulouse et moi ? On vient de prendre la direction du projet Aragatz et nous avons besoin d'un deuxième adjoint ; est-ce que tu serais d'accord ? » Pour moi, il n'y avait aucun problème, je les ai rejoint tout de suite !

Sur Aragatz, je m'occupais beaucoup des relations avec Jean-Loup Chrétien parce que mes collègues avaient quelque problème pour s’entendre avec lui -c'est vrai que les cosmonautes sont des gens qui ne sont quand même pas faciles à manœuvrer… Jean-Loup ne fait pas exception à la règle, il n'aime pas trop qu'on lui dise ce qu'il a à faire, c'est quelqu'un d'autonome, on peut le dire, une forte personnalité, mais vraiment sympa. Personnellement, je m'entendais très bien avec lui, je lui téléphonais donc régulièrement et faisais le suivi de son entraînement. En parallèle, je m'occupais des essais techniques sur les instruments, de leur qualification et de la préparation de la documentation technique (Aragatz embarquait plus de 700 kg de matériel scientifique).

On a naturellement conservé la même organisation avec Alain pour le vol Antares de Michel Tognini, puis on m'a confié l'organisation des vols paraboliques au Cnes. A l'époque, nous utilisions encore la Caravelle basée au CEV de Brétigny sur Orge. Ensuite, il y a eu le choix d'un nouvel avion, une période de deux années utilisée à choisir le remplaçant de la Caravelle arrivée en fin de vie. Période pendant laquelle nous avons fait venir, à deux reprises, le KC135 de la Nasa à Bordeaux pour pouvoir réaliser nos campagnes de vols ; la science n’attend pas. Et puis l’arrivée de l’Airbus A300 Zéro G et son installation à Bordeaux aux abords de la Sogerma, chargée de son entretien, beaucoup de moments passionnants !

Au même moment, un nouveau projet m'a été confié, toujours avec la Russie bien entendu : l'utilisation des capsules récupérables Photon, version automatique du vaisseau de Gagarine, pour l'embarquement d'un certain nombre d'expériences scientifiques. Il y avait trois vols négociés à l'époque, qui étaient envisagés dans les dix ans à venir, et il y avait surtout l'instrument IBIS, un instrument de biologie, un très bel instrument, qui nous a posé quelques soucis parce que c'était un engin extrêmement complexe. C’est comme ça que je me suis occupé des missions Photon 10, 11 et 12. J'ai aussi participé à la campagne de Photon 9 mais c'était plus pour mettre en place des procédures avec les collègues russes et réfléchir à la façon dont on travaillerait sur les vols suivants. Parce qu’avec notre instrument de biologie, nous avons voulu introduire une contrainte supplémentaire que les Russes n'acceptaient pas jusque-là : la possibilité d'intervenir en haut du lanceur, pour installer les échantillons biologiques quelques heures seulement avant le remplissage des réservoirs et le décollage (problème de durée de vie des échantillons biologiques). Evidemment, on avait la même contrainte à l'atterrissage : nous voulions récupérer les échantillons tout de suite et pas trois jours plus tard. En plus, nous avions ajouté des mesures électromagnétiques pour évaluer la pollution sur les lignes d'alimentation du satellite. Nous avions donc demandé à l'usine Progress de Samara de pouvoir effectuer une cartographie complète des rayonnements à l'intérieur du véhicule pendant son intégration. C'était encore une usine fermée à l'époque et aucun étranger n’y était jamais entré. Nous étions donc les premiers, et ça a demandé du temps pour le faire admettre à nos collègues russes…, qui comme toujours ont été finalement très coopératifs ! C'était vraiment formidable, une belle aventure, bien que nous ayons eu tout de même quelques soucis pendant les vols. Après Photon 9 qui a bien marché, on a embarqué notre instrument sur Photon 10 (1995) puis sur Photon 11 (1997), Photon 12 (1999) et enfin Photon M1 (2002), qui a été détruit dans l’explosion du lanceur au décollage…

En parallèle, je continuais de m'occuper des vols paraboliques (c'était deux ou trois campagnes par an, ce qui ne me prenait pas tout mon temps) et j’ai même fait le suivi des vols de Jean-Pierre (6 mois en 1999) et Claudie Haigneré en 2001, comme directeur de vol au centre de contrôle du Cadmos à Toulouse. Pour Claudie, j'avais fait le commentaire de l'atterrissage avec Bruno Rougier sur France Info, c’était très amusant.

Puis est arrivé le moment des 60 ans, des 42 annuités et le fatidique « vous remplissez les conditions, Monsieur, vous devez partir… » Donc je suis parti et, à partir de là, j'ai amplifié une activité que j'avais redémarrée quatre-cinq ans auparavant : la musique -je fais du jazz et joue de la contrebasse. Je suis très content mais quand on me propose de revenir comme ça, aux Journées du Patrimoine, je suis également ravi ! Ca fait plaisir de voir qu’on fait toujours appel à moi, car on sait que j'ai du bagou et que ça m'intéresse. Les gens qui visitent ont une réaction toujours très positive et cela fait plaisir à voir. On n'arrête pas de nous dire que l’espace n'intéresse personne mais c'est complètement faux : tout ceci est passionnant et fait rêver. Or aujourd’hui, on manque beaucoup de rêve et de grand dessein.

 

Quels souvenirs ou anecdotes aimeriez-vous nous raconter ?

Le lancement avorté de Photon M1 le 15 octobre 2002 sur le cosmodrome de Plessetsk m'a beaucoup marqué, de manière négative. Un des boosters du lanceur est tombé en panne au décollage : un morceau de métal se baladait dans la canalisation de peroxyde d'hydrogène est venu bloquer la turbo-pompe. La fusée est montée dans la nuit froide pendant 20 secondes avant que le système de sécurité coupe l'alimentation de tous les moteurs. La fusée est alors redescendue, éclairée, magnifique, toute blanche, légèrement inclinée. Cette image, je l'ai toujours devant les yeux, cela a été une émotion épouvantable -nous étions à seulement 700 mètres du pas de tir !-, j'ai mis un an à m'en remettre… Vraiment, j'étais traumatisé mais je ne suis pas le seul, nous étions une vingtaine de français. J'avais fait venir tous les scientifiques puisqu'on avait préparé les échantillons jusqu'au dernier moment, mais aussi quelques officiels et représentants de l’Ambassade de France à Moscou…

Juste avant que la fusée ne touche le sol, j'ai commencé à courir mais c’était comme au cinéma : j'avais l'impression de courir au ralenti… Puis il y a eu le « Poum ! », 300 tonnes de TNT qui explosent, un flash incroyable... Je me suis retourné, j'ai vu ce champignon énorme qui montait dans le ciel. Notre chance, c'est que la fusée n'est pas retombée dans la trouée qui nous permettait de voir le pas de tir : elle est retombée dans la forêt, au milieu des arbres, ce qui a énormément atténué le souffle. Sauf que 100 mètres derrière nous, il y avait un immeuble où des soldats regardaient le lancement et l'un d'eux a été tué à cause des fenêtres arrachées par le souffle. Un cameraman de TsKB qui était à 400 mètres environ du pas de tir n'a pas filmé la fusée qui retombait parce qu'il n'imaginait pas qu'elle allait retomber : on la voit un petit peu quand il y a l'explosion car c’est vraiment à ce moment qu'il se rend compte qu'il se passe quelque chose... C’était incroyable, vraiment incroyable !

Un autre événement qui m'a marqué a eu lieu au début du vol Aragatz, en novembre 1988, quand Jean-Loup est arrivé dans la station Mir : il a demandé à parler à quelqu'un du projet parce qu'il avait un problème. Je suis alors descendu au pupitre et j'ai parlé avec lui. Cela m'a fait un effet incroyable. Je regardais en l'air en lui parlant puis je regardais l'écran… C'était très troublant pour moi. Tout paraît toujours virtuel, comme dans les jeux vidéos, mais là, d'un seul coup, je prenais vraiment conscience de l'événement, pour la première fois de ma vie je parlais à un homme dans l’espace et j’étais très ému…

 

Quel événement de la conquête spatiale vous a-t-il particulièrement marqué ?

L'homme sur la Lune m’a énormément marqué. Je travaillais au Cnes déjà depuis deux ans, j'avais 24 ans, un équipage américain était venu visiter le Cnes à Brétigny-Sur-Orge -il n'y avait pas 50 bâtiments à Brétigny à l’époque : il y en avait un. Je vois encore les astronautes à l'entrée...

Au moment des premiers pas sur la Lune, j'étais dans mon salon à Etrechy, à coté d'Etampes. Je regardais la télé et en même temps je regardais par la fenêtre et je voyais la Lune. Je disais : « C'est pas possible, c'est pas possible ! ». C'était formidable, c'était des moments extraordinaires !

Après, je suis allé lancer Eole et, pendant que j'étais à Wallops Island en juillet-août 1971, j'ai vu le lancement du vol Apollo 15 à la télévision. Il me semble que déjà l’intérêt des médias commençait à retomber…

 

Quelle photo emblématique de la conquête spatiale retiendriez-vous ?

Je choisis la photo des cosmonautes qui partent vers leur fusée. Même si elle est scénarisée, c'est un merveilleux symbole. Et puis, ils sont tellement lourdauds, ça fait un peu bébé, gros bébé…

 

Avez-vous un objet spatial préféré ?

Le lanceur Soyouz, c'est le plus bel engin que j'ai jamais vu. Je trouve qu'il a des formes idéales, j'en ai plusieurs maquettes. J'aime bien la navette, je l'ai vu décoller deux fois, je la trouve également belle mais le Soyouz... J'ai eu des grandes émotions avec lui, c'est peut-être pour ça. Je n'ai jamais vu Ariane, j'ai vu Diamant mais c'était la nuit et puis on la voyait de tellement loin, ça faisait vraiment un petit pétard…

C’est Mikhaïl Tikhonravov, un des adjoints de Korolev, qui avait eu l'idée des fagots (de boosters) sur le premier étage du lanceur. Je suis allé chez Mme Tikhonravov lorsqu'elle était encore vivante, je connais également sa fille, c’est elle qui a fait une photo de moi avec sa mère dans le bureau de son père. Ce sont des gens formidables, qui ont eu une drôle de vie quand même : quand son mari travaillait dans le spatial, sa femme n'était même pas au courant ! Enfin, c'est ce qu'on dit; en même temps, ce sont des gens intelligents et brillants…

 

Comment envisagez-vous l’avenir de la conquête spatiale ?

J'espère vraiment qu'on ne va pas abandonner la conquête de l'espace, ce serait un drame. Mais le mot conquête me gêne un peu, il me fait trop penser aux découvreurs pilleurs (les Amériques en ont connu beaucoup), aux Indiens massacrés, aux millions de gens à qui l’on vole ce qui leur appartient… Mais il reste tant de choses à découvrir… Lorsque nous avons préparé l’exposition « Les 50 ans de l'espace » à la Cité de l'Espace à Toulouse, je faisais partie d’un comité scientifique chargé entre autre d’imaginer les 50 prochaines années et je suis le seul à avoir osé dire (suis-je le seul à rêver encore ?) : « dans les 50 ans qui viennent, je pense que tous les concepts de la physique d’aujourd’hui seront remis en cause… » Ce qui nous permettra alors d'envisager des voyages impossibles aujourd’hui parce qu'on aura la possibilité de se déplacer à plus grande vitesse, on maîtrisera la gravitation, l'espace s'ouvrira devant nous. Bien sûr je peux me tromper mais seulement sur le délai, pas sur le résultat. Aujourd'hui, on est prisonnier. On va aller sur Mars, d'accord, on va mettre trois ans pour faire le voyage aller-retour mais c'est tout, on ne pourra pas aller plus loin, on est coincé. Or il faut que l'homme y aille, c'est obligatoire. Le robot, c'est simplement l’éclaireur pour préparer la mission. Je m’attends donc à ce que dans les 50 ans on fasse une découverte d'une importance égale à ce qu'Einstein a apporté. Parce que, quand même, dans ce domaine, depuis les pas de géant pour l’humanité d’Einstein (il y a 97 ans) et d’Armstrong (il y a 43 ans), on n'a plus découvert grand chose…

Mots Clés :

A lire également

Commentaires

Réagir

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d’intérêts.