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Le premier vol circumlunaire a 50 ans

Récupération en mer, le 21 septembre 1968 © RKK Energia

Lancé par l’URSS le 14 septembre 1968, Zond 5 devenait le premier engin spatial à faire le tour de la Lune, et à revenir sur Terre une semaine plus tard. Retour sur un temps de fort de la « course à la Lune ».

Après avoir rencontré plusieurs échecs fin 1958, les Soviétiques lancent enfin avec succès le 2 janvier 1959 Luna 1 (aussi appelée Lunik pour les premières sondes), premier engin spatial construit par l’homme à frôler notre satellite à près de 6 000 km. La « course à la Lune » était engagée.

 

La Lune au cœur de la Guerre froide.

Bien que de nombreux échecs soient dissimulés, les Soviétiques obtiennent quelques belles réussites : première sonde à impacter le sol d’un autre astre en septembre 1959 (Luna 2), premières images de la face cachée de la Lune en octobre 1959 (Luna 3), etc. Le secrétaire général Khrouchtchev s’offre même un petit « plaisir diplomatique » en donnant au président américain Eisenhower, à l’occasion de son voyage aux Etats-Unis du 15 au 28 septembre 1959, une réplique des petites sphères « déposées » sur la Lune par Luna 2. Les succès de l’URSS agacent les Américains, d’autant plus que celle-ci marque un nouveau point en plaçant sur orbite terrestre le 12 avril 1961 le premier homme (Yuri Gagarine). Englués dans la crise cubaine, les Etats-Unis décident une réaction spectaculaire : le président Kennedy annonce le 25 mai 1961 que l’Amérique va « avant la fin de la décennie, envoyer un homme sur la Lune et le ramener sain et sauf sur Terre ».

 

Une mobilisation en ordre plus ou moins dispersé.

Dans le plus grand des secrets, les Soviétiques cherchent la réplique. Toutefois, plusieurs bureaux d’études sont en compétition avec des approches différentes. Par exemple, l’équipe de Vladimir Tchelomeï (qui a les faveurs de Khrouchtchev) propose un vaisseau lancé directement vers la Lune à l’aide de puissantes fusées UR 500 (ou Proton, 2 étages, 12 t de charge utile en orbite basse), puis UR 700 (120 t de CU. En face, l’équipe de Sergueï Korolev, celle qui a conduit le début de l’aventure spatiale soviétique, estime qu’il vaut mieux assembler sur orbite un « train spatial » appelé Soyouz (vaisseau + remorqueur + camion-citerne) à l’aide d’une fusée N1 (40 à 50 t de CU, puis porté à 80 - 90 t). Après le départ de Khrouchtchev (octobre 1964), un compromis est trouvé : Korolev reçoit la mission du débarquement lunaire, Tchelomeï celle du vol circumlunaire à travers le programme Zond. Ce dernier se fera avec le vaisseau 7K-L1 ou Soyouz allégé lancé par un UR 500-K (Proton à 4 étages).

 

Le programme Zond.

Les trois premiers Zond (vaisseaux de type 3MV de 890 à 925 kg) ont consisté à mettre au point des « systèmes cosmiques » pour maîtriser la technique (et la communication) des vols lointains : Zond 1 vers Vénus (2/04/1964), Zond 2 vers Mars (30/11/1964), Zond 3 vers la Lune (18/07/1965). Les Zond suivants sont désormais des Soyouz allégés d’une masse de 5,3 tonnes, dotés d’une capsule récupérable avec un volume de 2,5 m3.

Les premiers essais Zond-Soyouz interviennent avec les Cosmos 146 (10/03/1967) et Cosmos 154 (8/04/1967), qui n’atteignent pas la Lune à cause de la défaillance du dernier étage de Proton. Rappeleons que l’intitulé « Cosmos » permettait aux Soviétiques de dissimuler les échecs ou l’envoi d’engins militaires. Les troisième (28/09/1967) et quatrième (22/11/1967) tentatives échouent encore à cause du lanceur. Le 2 mars 1968, le cinquième lancement est enfin un succès, plaçant correctement sur orbite un Soyouz allégé qui reçoit le nom de Zond 4 (apogée à 354 000 km) ; toutefois, le retour sur Terre ne s’effectue pas comme prévu. Quant au sixième lancement, il échoue le 23 avril 1968 (encore à cause du Proton) ; le septième est annulé…

 

Le succès de Zond 5.

Le 15 septembre 1968, Proton injecte Zond 5 sur une trajectoire lunaire. Dans la capsule récupérable, ont été placés des appareils scientifiques (caméra, appareils radio et de télémétrie, système de descente contrôlée, etc.), ainsi qu’une petite ménagerie (tortues, insectes, bactéries) et des plantes. L’objectif est d’étudier les conséquences des divers rayonnements sur des êtres vivants…et de vérifier si on peut les ramener sain et sauf sur Terre. Le 18 septembre, Zond 5 survole la Lune à environ 1 960 km d’altitude. Lors du retour, la sonde prend de belles photographies de la Terre et, le 21 septembre, elle amerrit dans l’océan Indien. Toutefois, les communiqués ou publications officiels se gardent bien de préciser les problèmes rencontrés par Zond 5 avec son système d’astro-navigation, entrainant un retour sur Terre avec une décélération de 16 à 20 G ! Secoués, les animaux ont bien été récupérés.

 

La mission vue d’Occident.

Sans être au courant de tous les détails, les analystes occidentaux en général, français en particulier, prennent rapidement conscience des enjeux de la mission Zond 5 qui a eu une importante couverture journalistique. Ainsi, le 19 septembre, après avoir titré « Le mystère de Zond 5 », La Nouvelle République écrit : « L’engin spatial soviétique est peut-être en passe de réaliser un aller-retour Terre-Lune ». Le 20 septembre, le même quotidien précise qu’« après avoir frôlé la Lune, Zond 5 revient vers la Terre ». Il ne fait désormais aucun doute que les Soviétiques se préparent à effectuer un vol circumlunaire habité, voire un débarquement lunaire comme le pronostique le 21 septembre La Montagne : « Un Russe bientôt sur la Lune ? », avec en sous-titre « L’expérience Zond 5 serait le prélude immédiat au grand voyage spatial ».

Quelques mois plus tard, le 25 février 1969, l’ORTF diffuse à la télévision française un extraordinaire reportage sur l’astronautique soviétique. Le présentateur Michel Treguer annonce que plusieurs documents inédits y sont révélés, dont plusieurs images de la capsule Zond 5. Les deux commentateurs, Serge Berg de l’Agence France Presse et Nicolas Vichney du Monde, reconnaissent que Zond 5 est « un vaisseau habitable non habité », mais que celui-ci n’a pas la capacité à opérer un débarquement lunaire. Ils précisent que les Soviétiques auront besoin de temps pour mettre au point le matériel nécessaire. L’un des commentateurs estime même qu’ils ont probablement pris du retard en raison de la mort de Korolev (14/01/1966) et du cosmonaute Komarov (lors de son retour à bord de Soyouz-1, 24/04/1967) et, qu’en plus, ils ne maîtrisent toujours pas les « vaisseaux manœuvrables ». Sur ce plan-là, les Etats-Unis ont en effet été les plus rapides.

 

La réaction américaine.

De leur côté, les Américains déploient des moyens considérables pour tenir le pari de Kennedy. Ainsi, le programme habité Gemini (1964-1966) permet la maîtrise des technologies et des opérations orbitales. Sont également lancés des vols automatiques de reconnaissance lunaire (Lunar Orbiter, 1966-67) et des sondes pour étudier in situ la Lune (Surveyor, 1966-68) ; les Luna soviétiques n’étaient plus seules…

A Gemini succède Apollo. Après le drame Apollo 1 (27/01/1967), le premier vol habité intervient en octobre 1968 avec Apollo 7, testant le vaisseau sur orbite terrestre. Sachant que les Soviétiques étaient eux-aussi sur le point d’effectuer un vol circumlunaire, les missions Apollo 8 et 9 ont été interverties dès l’été 1968 : c’est la huitième mission qui effectue donc du 21 au 27 décembre 1968 le vol circumlunaire habité (W. Anders, J. Lovell, F. Borman) et non la neuvième qui teste sur orbite terrestre le premier module lunaire. Quant à Zond, si trois autres engins rééditent l’exploit de Zond 5, le programme s’arrête définitivement à la fin de l’année 1970. Entre temps, les Américains ont marché sur la Lune.

 

Références.

Un article : « Zond 5 », in Encyclopédie soviétique de l’astronautique mondiale, Mir, Moscou, 1971.

Un ouvrage : L’astronautique soviétique, Christian Lardier, A. Colin, 1992.

Un site : RussianSpaceWeb d’Anatoly Zak  sur l’histoire de l’astronautique soviéto-russe

Un reportage : L’Astronautique en Union soviétique, ORTF, 25 février 1969, 59 min, série scientifique Eurêka, sur le site de l’INA

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

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