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Le Centre spatial de Toulouse, fruit de la décentralisation

L'entrée principale du Centre spatial de Toulouse © CNES

S'inscrivant dans la politique de décentralisation et dans la volonté de créer un pôle aérospatial de premier plan, le gouvernement français engage des actions amenant début mars 1968 à la création du Centre spatial de Toulouse.

Entre 1959 et 1965, la France se dote des moyens (SEREB, 1959 ; CNES, 1961) qui lui permettent en novembre 1965 de satelliser (A1/Diamant A), se hissant ainsi au troisième rang des puissances spatiales derrière les Soviétique et Américain. Dans le même temps, la politique de décentralisation (souhaitée depuis 1955) devient une priorité de la présidence De Gaulle qui manifeste la volonté de créer de nouveaux pôles industriels régionaux. Dans les deux affaires, le spatial (lié aux études balistiques pour Diamant) et la décentralisation procèdent de la même démarche : faire de la France une grande puissance. Au cours de la seconde moitié des années 60, les deux finiront par converger.

 

Réformer et décentraliser.

Avec le retour au pouvoir du général de Gaulle (1958), notre pays s’engage dans toute une série de réformes politiques, économiques, scientifiques, etc. Le nouveau pouvoir prend également acte de la nécessité de déployer une politique de décentralisation efficace pour rééquilibrer les dynamiques territoriales Paris-provinces. Pour cela, des outils sont mis en place comme le Comité interministériel sur l’aménagement du territoire (CIAT) en 1959, la Direction à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) en 1963, etc. L’idée est de transférer des services et des établissements scientifiques et techniques de Paris vers la province, pour attirer des entreprises qui génèreront ainsi une dynamique régionale favorisant l’émergence de pôles industriels.

 

Un pôle spatial ? Oui, mais pas loin de Paris !

Lors de la création du CNES (1961-62), le siège social est fixé à Paris, tandis que la Direction technique et scientifique (qui chapeaute les programmes spatiaux) s’installe au Centre spatial de Brétigny (CSB). Le choix de Brétigny-sur-Orge s’explique principalement par la présence du Centre d’essais en Vol et d’un aérodrome militaire, permettant de disposer d’un certain nombre de compétences. Et la décentralisation ? Les responsables et la majorité du personnel du CNES n’y sont franchement pas favorables, estimant que la proximité de Paris est un atout pour l’essor du spatial national (laboratoires, écoles prestigieuses, centres de décision favorables aux négociations internationales, etc.).

En attendant, le gouvernement entend bien constituer un grand pôle aéronautique en province. Le choix se porte sur Toulouse et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, Toulouse et sa région connaissant des difficultés, il s’avère nécessaire de les redynamiser ; l’idée est partagée par des élus et des hauts fonctionnaires. Deuxièmement, Toulouse dispose de plusieurs établissements d’enseignement supérieur perçus comme un atout. Enfin, des entreprises spécialisées dans l’aéronautique (Bréguet, Latécoère…) y sont présentes. In fine, le choix de Toulouse convainc définitivement le gouvernement.

Toutefois, comme pour le spatial, les réticences sont nombreuses, à commencer par les responsables des écoles concernées, mais aussi le personnel. Pour certains, « l’éloignement de la capitale amoindrirait le prestige des institutions parisiennes », comme le souligne Jérôme Lamy. Le gouvernement tient bon, le CIAT soutient et confirme le 31 juillet 1963 le transfert de l’Ecole nationale supérieure aéronautique (ENSA / Supaéro) et de l’Ecole nationale de l’aviation civile (ENAC) ; le CIAT suggère que le CNES y soit également décentralisé, mais des résistances subsistent.

 

Un contexte qui évolue.

Depuis les accords d’Evian (1962), le Centre interarmées d’essais d’engins spéciaux (CIEES) situé dans le Sahara algérien (où sont tirés missiles, fusées-sondes et Diamant A) doit être rendu en 1967 à l’Algérie. De ce fait, des transferts doivent être réalisés. Ainsi, en ce qui concerne les activités spatiales, il est décidé en 1964 qu’elles soient installées en Guyane française, dans un nouveau centre spatial (CSG). Par ailleurs, le lanceur Diamant A, jusqu’alors sous la responsabilité de la SEREB et des militaires, doit passer sous celle du CNES qui prévoit de le perfectionner (Diamant B). Le CNES prend ainsi une dimension plus importante, nécessitant une restructuration se traduisant par un virage industriel et managérial. La question de la décentralisation redevient d’actualité.

En mars 1966, le CNES procède donc à des réformes structurelles, notamment en ce qui concerne la Direction scientifique et technique. Jusqu’alors à Brétigny, le personnel de cette direction est réparti entre le Centre spatial de Brétigny et deux nouvelles directions : celle des Programmes & du Plan et celle du Développement. Cette dernière, confiée à Pierre Chiquet, est chargée de soutenir l’aménagement des centres spatiaux de Guyane et… de Toulouse. Dès mai 1964, le gouvernement avait clairement affiché sa volonté de voir émerger un grand centre aérospatial à Toulouse. Plusieurs années sont néanmoins encore nécessaires pour « briser » progressivement les résistances encore nombreuses, comme le rapporte Pierre Chiquet dans ses mémoires (Cap sur les étoiles, Laffont, 2005) : « Le principal obstacle tenait aux réticences du personnel (…). Des questions étonnantes fusaient de toutes parts : Y a-t-il un lycée à Toulouse ? Peut-on trouver un logement ? ». Quoi qu’il en soit, « Le temps des « garnis » parisiens était bientôt révolu. Le Premier ministre Michel Debré, avait décidé que le CNES irait s’installer à Toulouse. Nous étions à la grande époque de l’aménagement du territoire (…) et la « Ville rose » était alors particulièrement choyée par le pouvoir ».

 

Les compromis.

Néanmoins les résistances perdurent, à commencer par celle du directeur général du CNES, Robert Aubinière. Des années plus tard, il confiera sans ambages : « J’estimais que le siège [social du CNES] devait rester à Paris – il y est encore d’ailleurs – et la direction des programmes devait être à Paris… ça je l’ai obtenu ; on me l’a autorisé après qu’on m’ait engueulé (…). Paris est quand même la capitale, on n’y peut rien ! » (Robert Aubinière, Propos d’un des pères de la conquête spatiale française, L’Harmattan, 2008). Ainsi, des compromis sont trouvés : le siège social demeure en effet à Paris, tandis que le centre technique et la division « Ballons » sont délocalisés sur Toulouse à partir de 1968, suivis par la division « Fusées-sondes » à l’automne 1969, puis celle des « Satellites » au cours de l’été 1971. Quant au centre spatial de Brétigny, il est appelé à fermer en 1974.

Enfin, à partir de 1973-74, alors que se profile le programme Ariane, les autorités du CNES font pression pour que la direction des Lanceurs » reste à Brétigny, car se pose le problème de la coopération avec les partenaires européens, une coopération coordonnée par la toute nouvelle agence spatiale européenne (ESA, 1975) qui s’installe à… Paris. De ce fait, la direction des Lanceurs du CNES restera à Brétigny, puis à Evry et enfin à Paris-Daumesnil.

Si certains ont démissionné pour ne pas être mutés à Toulouse, d’autres en revanche ont fini par être séduits par le « Soleil toulousain »… Quant aux industries, cela prendra encore du temps, elles s’y installeront progressivement à l’instar d’une MATRA, qui créera à Toulouse son centre spatial en 1980…

 

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

 

Références

 

Un article : « Grandeur scientifique et politiques de l’espace : la création et le transfert du CNES », Jérôme Lamy, Revue d’histoire moderne et contemporaine n°58-1, 2011 / 1.

Un ouvrage : Les trente premières années du CNES, Claude Carlier et Marcel Gilli, Documentation française, Paris, 1994.

Un site sur l’installation du Centre spatial de Toulouse : « Nos premières années… ».

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