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La Terre dans l’oeil de Thomas Pesquet #54 : l’Archipel des Bijagos

L’Archipel des Bijagos en Guinée-Bissau, vu depuis l’ISS. © Twitter/@Thom_astro - ESA/NASA

Depuis son arrivée à bord de la Station spatiale internationale, le 17 novembre dernier, Thomas Pesquet réalise de splendides clichés de la Terre, qu’il diffuse sur les réseaux sociaux. Ici, l’Archipel des Bijagos, en Guinée-Bissau.

Le 4 avril 2017, Thomas Pesquet a posté cette vue de l’Archipel des Bijagos et du parc national marin João Vieira et Poilão en Guinée-Bissau, avec le commentaire suivant : « Incroyables effets de couleur sur l’eau du delta du Saloum au Sénégal. Dire qu’avec l’élévation du niveau de la mer, ses îles et leurs habitants subissent déjà les dégâts du réchauffement climatique… Il est urgent d’agir ! ».

L’image a été prise depuis l’ISS le 4 février dernier, à l’aide d’un Nikon D4 équipé d’un objectif à 65 mm de focale. Le Nord est à environ 9 heures. Nous sommes en Afrique de l’Ouest, pas au-dessus du delta du Saloum au Sénégal comme le croit Thomas Pesquet, mais à quelques centaines de kilomètres plus au sud, en Guinée-Bissau, dans l’Archipel des Bijagos (aussi orthographié Archipel des Bissagos) et dans le parc marin João Vieira et Poilão. La région est splendide, sauvage, intacte ou presque. La vie est abondante, florissante même. C’est un paradis pour la biodiversité qui peut s’y exprimer sans trop de contraintes. Vous observez ici de grands espaces naturels préservés mais très fragiles.

L'Archipel des Bijagos est constitué de quatre-vingt-huit îles et îlots, dont les plus importantes sont bien visibles au centre du cliché de Thomas Pesquet. Il se situe en face de la capitale Bissau, à l'embouchure du Rio Geba et à quelques kilomètres seulement du continent. La Guinée-Bissau est un petit pays de 36 000 km2 et de 2 millions d’âmes, indépendant du Portugal depuis 1974 et faisant partie de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Bissau (400 000 habitants) se situe sur sa façade Ouest, devant l’océan Atlantique. On peut d’ailleurs apercevoir son empreinte rosée dans le centre-haut de l’image (sur la gauche de l'embouchure du Rio Geba, en rive droite dans la réalité).

Toute la région est couverte de forêts, savanes arborées, mangroves, palétuviers, bolongs, tannes et marais maritimes et se trouve baignée par des fleuves magnifiques aux larges embouchures et aux nombreux affluents. Décrivons donc cette scène. Les plus attentifs auront reconnus dans le coin gauche du cliché, une petite portion de la Casamance et ses derniers méandres avant l’embouchure. C’est le célèbre fleuve du Sénégal qui prend sa source dans le sud-est du pays et qui se jette dans l'océan Atlantique. Sur la rive droite, dans l’angle haut gauche de la photographie, les forêts de Tobor et de Bignona… Sur la rive gauche, on aperçoit une petite tache jaunâtre : c’est Ziguinchor, la grande ville de la région, peuplée d’au moins 200 000 habitants. Non loin de là, toujours au Sénégal, vers le sud-est, c’est la forêt de Bissine toute proche de la frontière avec la Guinée-Bissau. A ce titre, la frontière entre le Sénégal et la Guinée-Bissau est étonnamment bien visible depuis l’ISS. Autour de cette frontière, le Sénégal offre plus de continuité dans ses paysages que la Guinée-Bissau où le mitage semble plus net, avec de petits damiers qui trahissent la présence de champs cultivés et d’une avancée de la déforestation au détriment des espaces naturels primaires.

La topographie générale de la région offre une pente très douce vers l’océan, qui contraint donc le fleuve et ses affluents à dépenser leur énergie latéralement et à leur faire façonner de beaux méandres, des petites mares et des bolongs, sortes de petits chenaux d’eaux salées. Le fleuve forme ici un bras de mer qui lors des marées hautes se retrouve sous le niveau de la mer, ce qui permet à l'océan de s'y avancer. Les eaux salées et douces s’y entremêlent et ce phénomène génère une eau saumâtre bien visible depuis l’espace et qui contraste avec les eaux bleues côtières de l’océan. Outres les bolongs, c’est aussi le domaine des tannes, ces petites étendues claires de terre salée ou acides, le plus souvent nues ou partiellement recouvertes de plantes halophytes.

En poursuivant vers la droite, nous arrivons à l’embouchure du Rio Cacheu, au niveau du Parc National Varela. Un reflet rectangulaire apparaît d’ailleurs sur le cliché de Thomas Pesquet, sans doute dû à la vitre de la Cupola. Le Rio Cacheu aussi appelé Rio Farim est un des principaux fleuves de la Guinée-Bissau.  Il naît au nord-est du pays et coule un temps parallèlement à la frontière avec le Sénégal. Il traverse ainsi les régions de Bafatá, d'Oio et de Cacheu puis se jette dans l'océan Atlantique via un large estuaire bien visible ici. On distingue la petite ville côtière de Cacheu (ancienne capitale de la Guinée portugaise) en rive gauche, à 15 km à peine de la fin de l’estuaire. Elle compte environ 10 000 habitants. Depuis le début des années 2000 un parc naturel a été créé ici : c’est le parc naturel des mangroves du Rio Cacheu d’une superficie de 900 km2. Il faut dire que la région est recouverte de mangrove au point d’être considérés comme le plus grand bloc continu de mangrove d’Afrique de l'Ouest.

Quant à la mangrove, il s’agit d’un écosystème de marais maritime se développant dans des zones calmes et peu profondes, composé de végétaux spécifiques essentiellement ligneux. Elle recouvre environ 150 000 km2 à la surface de la planète et prospère dans les estrans des régions côtières tropicales et les embouchures de certains fleuves. Ce milieux particulier génère et héberge des ressources forestières et halieutiques importantes, souvent très exploitées. Les mangroves, le plus souvent composées de palétuviers aux racines spectaculaires nommées racines-échasses, sont parmi les écosystèmes les plus productifs en biomasse de la planète. Très fragiles ils sont souvent stressés et menacés par les activités humaines, les pollutions et mêmes les catastrophes naturelles…

En poursuivant vers le sud, et juste avant les îles de l’Archipel des Bijagos (au centre du cliché), on trouve l’île de Jeta et l’île de Pecixe situées en face du très court estuaire du Rio Mansoa. Le zoom permet de voir sur ces îles et tout autour de l’estuaire, de petites rivières plein de méandres qui serpentent dans le paysage. Leur tracé est très spectaculaire et l’on se demande où sont leurs bassins versants… car ici les cours d’eau remontent aussi les pentes ! Nous avons sous les yeux un paysage fait de labyrinthes et de plans d'eau plus ou moins stagnants.

Au centre de l’image, c’est donc le splendide Archipel des Bijagos et son cortège d’îles dont on aperçoit facilement les plus grandes. Sur les quatre-vingt-huit îles et îlots que compte l’archipel, seules une dizaine sont habitées de façon permanente. Toutes baignées par les eaux du Rio Corubal, le plus long cours d’eau de Guinée-Bissau également appelé Koliba ou Tominé dans son cours supérieur, ces îles sont sauvages et regorgent de trésors de biodiversité mais aussi d’une riche histoire des Hommes qui y vivent ici depuis longtemps. Le Rio Corubal est long d’environ 560 km, et s’écoule globalement vers l'ouest. En Guinée, il baigne la ville de Gaoual, puis forme la frontière avec la Guinée-Bissau et quitte enfin définitivement le territoire de la Guinée pour se jeter dans le large estuaire du Rio Geba, à une cinquantaine de kilomètres en amont de la ville de Bissau. Ce Rio Geba n’est pas visible sur le cliché alors que tout en haut au centre, ce sont quelques méandres jaunâtres du Rio Corubal que l’on aperçoit.

Toujours en pleine mer, à la droite des îles de Bijagos (au sud en réalité), c’est le parc marin national João Vieira et Poilão et ses petites îles, une zone protégée créé en 2000 qui occupe 495 km2, que l’on peut contempler. Ce parc comprend quatre îles ainsi que quelques petits îlots à peine visibles sur ce cliché et regorge de très nombreuses espèces animales et marines. Juste en face du parc marin, et en poursuivant sur le continent, on trouve l’incroyable et surprenant Rio Grande de Buba qui en rentrant dans les terres mène au Parc National de Lagoas de Cufada. Observez son incroyable modelé et ses nombreuses ramifications. Il s’agit en fait d’un bras de mer long de quelques dizaines de kilomètres dont les branches offrent une géomorphologie unique dans toute l’Afrique de l’Ouest...

Enfin, tout à droite du cliché, on aperçoit la frontière avec la Guinée et l’estuaire du fleuve Kogon.

Retrouvez l’image sur Google Maps !
 

Gilles Dawidowicz est géographe, président de la commission de Planétologie de la Société astronomique de France.

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