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Il y a 50 ans, Véronique décollait depuis la jungle guyanaise

Préparation de la Véronique AGI 62 sous son portique. © CNES

L’entrée en service du Centre spatial Guyanais (CSG), le 9 avril 1968, marquait le début d’une nouvelle ère pour l’aventure spatiale française (et européenne). Pourtant, à l’origine, le choix de la Guyane ne s’avérait pas si évident.

Jusqu’en 1967, la majeure partie des fusées-sondes françaises était tirée depuis le Centre interarmées d’essais d’engins spéciaux (CIEES), dans le Sahara algérien. Depuis ce centre, ont également été lancés entre novembre 1965 et février 67 nos premiers satellites à l’aide de Diamant A. Toutefois, l’indépendance algérienne en 1962 hypothèque l’avenir et incite les responsables politiques à ramener les essais militaires en métropole (Centre d’essais des Landes) et à chercher un autre site pour les lancements spatiaux civils. Mais où ?

 

Tirer des lanceurs depuis la métropole ?

Dès lors que l’incertitude pèse sur l’avenir des champs de tirs sahariens, les responsables du spatial français se mettent en quête du site idéal pour lancer nos fusées en général, nos satellites en particulier. Il est même un temps envisagé de créer un centre spatial en métropole pour y lancer des fusées de moyenne puissance (sachant que pour des satellites plus lourds, nous ferions alors appel aux Américains puis, un peu plus tard, au lanceur européen). La région située entre Leucate et Le Barcarès près de Perpignan retient alors l’attention : celle-ci permettrait des tirs en direction de l’est au-dessus de la mer Méditerranée. Toutefois, ce site ne pourrait garantir une totale sécurité, lorsqu’une fusée-sonde quitterait sa trajectoire ou qu’un étage d’un lanceur de satellites retomberait sur une zone habitée (Corse, etc.). C’est la raison pour laquelle l’agence spatiale (CNES) confie en 1962-63 à Pierre Chiquet, le directeur du Développement, la mission de trouver un territoire mieux adapté.

 

La recherche du site idéal.

Parmi les critères de sélection du nouveau site de lancement, il fallait notamment que celui-ci soit plus ou moins proche de l’équateur et ouvert vers l’est (pour profiter au mieux de la rotation de la Terre), ne mette pas en danger les populations, ait un minimum d’infrastructures (port, aérodrome…), ait un milieu climatique favorable, etc. Quatorze sites sont alors retenus en 1963 : les îles Seychelles (britanniques), l’île de la Trinité (Antilles britanniques), les îles Nuku-Hiva et Tuamotu (Polynésie française), les îles de la Désirade et de Marie Galante (Antilles françaises), la Guyane française, la côte française des Somalis (future Djibouti), Darwin en Australie, Trincomale à Ceylan (Sri Lanka), Mogadisque en Somalie, Port Etienne en Mauritanie, Belem au Brésil ou encore Fort Dauphin sur l’île de Madagascar. Pour cette dernière proposition, précisons que dès 1957, une mission menée par le colonel Genty, du Comité d’Action scientifique de la Défense nationale (organisme qui soutenait alors le développement des fusées en France), préconisait d’installer une base de lancement à Madagascar, qui offrait une impressionnante fenêtre de tir pour différents types de satellisation et en toute sécurité. Faute d’intérêts à l’époque, il n’y a pas eu de suite…

 

Pourquoi la Guyane ?

Le 14 avril 1964, le Premier ministre Georges Pompidou décide de retenir la Guyane qui répond aux critères attendus (et qui a l’avantage d’être française), à quelques exceptions près comme la distance avec la métropole –ce qui était aussi le cas pour la plupart des sites– et les problèmes d’infrastructures (faible capacité du port, manque de routes, etc.). Par ailleurs, le choix de la Guyane relève également de la géopolitique. En effet, implanter une base aux portes du « pré carré des Etats-Unis » permettait de faire comprendre que la France ne souhaitait pas une domination étatsunienne sur l’ensemble du monde américain. La France avait ainsi opéré dès le début des années 60 un rapprochement avec l’Argentine, où des fusées-sondes françaises y étaient tirées depuis novembre 1962… Enfin, le choix de la Guyane relevait aussi d’un défi national : favoriser le décollage économique d’un département d’outre-mer quasi sous-développé qui, en plus, avait une mauvaise réputation en raison de son climat et de ses bagnes qui ont fonctionné de 1852 à 1946.

 

La construction du CSG.

Sous la houlette du CNES, les travaux de construction du CSG commencent en 1965. Yves Sillard, responsable de la division Equipement du CSG au sein du CNES, sous la responsabilité de Pierre Chiquet, se souvient bien de cette époque : « Nous avions l’impression d’arriver dans un monde qui dormait très tranquillement (…) les routes étaient épouvantables (…) En termes d’infrastructures, au sens travaux publics du terme, on a tout fait nous-mêmes », sans compter qu’il fallait assainir la région de Kourou en démoustiquant… De plus, une nouvelle ville (Kourou) d’environ 5 000 habitants, avec les logements, villas, hôtels et commerces, devait être construite.

Pour la base spatiale à proprement dite, des structures indispensables au bon fonctionnement étaient prévues : un centre technique, un centre de contrôle des opérations, un réseau de poursuite de radar et de télémesures près de Kourou (montagne des Pères) et à Cayenne, sans oublier un centre de météorologie… Précisons qu’il fallait également prévoir des sites de trajectographie et de télémesures en Afrique (Ouagadougou, Brazzaville, Pretoria), au Liban ou encore aux Canaries pour suivre le vol du futur Diamant B.

En trois ans, le pari de construire une base spatiale éloignée de la France de plus de 7 000 km est gagné ! Deux champs de tir sont aménagés : un pour les fusées-sondes, un autre pour le nouveau lanceur de satellites Diamant B.

Précisons qu’entre-temps la France a accepté que des lancements d’autres organisations soient effectués depuis la Guyane. Ainsi, en juillet 1966, l’ELDO consent à ce que le futur Europa-II (lanceur géostationnaire) y soit lancé…

 

Véronique, go !

Le 9 avril 1968, Véronique AGI-62 décolle avec succès et atteint l’altitude de 113 km. D’une longueur de 7,30 m, pour une masse de 1 342 kg, la fusée-sonde effectue un tir technologique consistant à récupérer l’ogive en mer. En effet, le milieu naturel n’étant plus le même, passant du désert algérien aux rives atlantiques, il était nécessaire d’adapter les technologies aux nouvelles conditions environnementales. Précisons que le modèle AGI était exploité depuis mars 1959, autrement dit depuis le quasi début de l’aventure spatiale française. Véronique assurait ainsi la transition entre deux époques…

Quant à Diamant B, le premier tir interviendra le 10 mars 1970, d’autres suivront puis, plus tard, après l’échec d’Europa II (5/11/1971), Ariane prendra la relève (24/12/1979), faisant du CSG un centre de renommée mondiale.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

 

 

Références

Un ouvrage : Cap sur les étoiles : l’aventure spatiale française, Pierre Chiquet, J.M. Laffont, 2005.

Une interview de Yves Sillard, réalisée par David Redon, dans le cadre de l’Oral History of Europe in space, 20 mai 2003.

Un reportage sur la base spatiale de Kourou et du premier lancement de Véronique, 15 avril 1968, ORTF, Jean-Pierre Chapel, sur INA.

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