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Hommage à Félicette

Photo dédicacée de la chatte après son vol suborbital © Montage Matthew Serge Guy/Documents CERMA

Le projet de statue érigée à Paris en mémoire de la (seule) chatte de l'espace, Félicette, a rencontré un véritable succès sur la plateforme de financement participatif Kickstarter. Retour sur une mission singulière.

La chatte Félicette reste à ce jour le seul chat dans le monde à avoir effectué un vol suborbital. Pour honorer sa mémoire, le directeur artistique britannique Matthew Serge Guy a lancé le 18 octobre dernier sur la plateforme de financement participatif Kickstarter un projet de statue qui sera érigée à Paris. L'initiative a réuni en un mois 1 141 contributeurs, qui ont engagé 43 323 £ (40 000 £ étaient nécessaires). L'occasion pour notre historien de l'espace de nous rappeler l'origine, le déroulement et la portée de cette mission pionnière, associée à un personnage incontournable, le médecin-général et professeur Grandpierre.

 

L’idée du médecin-général Grandpierre.

Afin d’engager la France dans les activités spatiales tant au niveau national, européen, qu’international, le général de Gaulle créé en janvier 1959 le Comité des recherches spatiales (CRS). L’objectif est d’une part d’éclairer les politiques sur ce qu’il est possible de faire dans l’espace et, d’autre part, de rassembler les moyens et les acteurs publics et privés pour engager la France dans la « conquête de l’espace ».

Parmi les premiers acteurs s’investissant dans le spatial, figurait le CERMA, le Centre d’enseignement et de recherches de médecine aéronautique (qui deviendra un peu plus tard le Centre d’études et de recherches de médecine aérospatiale), relevant du Service de Santé de l’armée de l’Air et dont le laboratoire se trouvait dans l’ancienne base aérienne 117 (actuellement Ministère des Armées Balard). Créé en 1955 sous la dynamique du médecin-général et professeur Grandpierre (secondé par les médecins-généraux Violette et Colin), le CERMA développe en faveur de la médecine militaire diverses études physiologiques. Avec l’avènement de l’ère spatiale en 1957, Grandpierre souhaite porter ces études dans le milieu spatial, avec pour objectif l’amélioration des connaissances sur le comportement cérébral dans un milieu extrême.

Or avec l’avènement du CRS, qui soutient le développement de la fusée-sonde Véronique AGI, une opportunité s’offre alors : ne pouvant certes pas emmener un homme dans l’espace, la modeste Véronique a néanmoins la capacité d’embarquer de petits animaux à des altitudes approchant les 200 km. L’initiative du CERMA n’est pas en soit originale, puisque les Américains et les Soviétiques effectuent déjà depuis plusieurs années des missions analogues, tel que le spectaculaire vol orbital soviétique de la chienne Laïka le 3 novembre 1957.

La proposition de Grandpierre séduit les responsables du CRS, puis du CNES (qui lui succède fin 1961-début 1962).

 

Du rat au chat.

Le 22 février 1961, le rat Hector est envoyé avec succès à 110-120 km d’altitude. Le vol se déroule correctement, l’expérience remporte le succès, ainsi qu’une impressionnante couverture médiatique. Deux autres vols de « ratonautes » suivent, les 15 et 18 octobre 1962. En octobre 1963, c’est au tour d’une petite chatte de partir pour l’espace, baptisée Félicette en l’honneur de Félix le chat, le célèbre personnage de dessin animé américain.

Précisons que le choix du rat puis du chat se légitime alors par le fait que Véronique AGI ne pouvait embarquer que des petits animaux, mais aussi parce que ceux-ci sont « (…) des animaux dont le cerveau est parfaitement connu des neurophysiologistes et que ça nous permet de faire des enregistrements au cours des périodes de non pesanteur, ce que nous cherchons à faire en ce moment », déclarera Robert Grandpierre lors d’une interview télévisée le 15 novembre 1963.

 

La préparation du vol.

Plusieurs chats ont été préalablement sélectionnés et entraînés presque comme des astronautes par, notamment, un confinement dans un caisson d’1 à 2 heures pendant 15 jours, par l’accoutumance à des bruits rappelant ceux de la fusée, par un entrainement dans une centrifugeuse pour familiariser l’animal aux accélérations lors du vol, etc. De plus, le maintien de l’animal dans la capsule n’était pas sans poser quelques soucis : il devait être maintenu accroupi dans une position de repos pour qu’il puisse mieux supporter le vol et l’expérience.

Quant à l’expérience scientifique, pour qu’elle puisse se dérouler correctement, il fallait greffer sur l’animal des électrodes pour enregistrer les activités du cortex associatif, du cortex somesthésique, de l’hippocampe ventral et de la réticulée mésencéphalique. L’animal était ainsi appareillé d’un électroencéphalographe pour enregistrer les ondes électriques émises par le cerveau.

Le 16 octobre, huit chattes sont retenues essentiellement selon le critère de leur calme. Le 17, Véronique est installée sur son pas de tir à Hammaguir (Sahara algérien). Quant à l’animal, c’est finalement le numéro C 341 (Félicette) qui est retenu. Placée au sommet de Véronique (7,30 m de hauteur), la pointe offre une masse totale de 60 kg : 57 kg pour les appareils de mesure, de radio, de répondeur et de balises de repérage, plus les 2,5 kg de Félicette. Cette dernière est insérée seulement trente minutes avant le décollage, pour éviter de lui faire subir un trop grand stress.

 

Le vol.

Le 18 octobre, à 8h09, Véronique AGI n°47 décolle avec succès. Des impulsions sont envoyées par radio et, comme prévu, le cerveau de la chatte réagit… normalement. L’animal demeure calme : son pouls, sa respiration ne varient pas. Après avoir culminé à 157 km d’altitude, et vécu pendant 5 minutes en impesanteur, il revient sur Terre. Ralentie par un système de parachute, la pointe de la fusée retombe puis, après un vol de 633 secondes, impacte le sol de manière un peu rude, à quelques kilomètres du pas de tir. Une balise émet alors un signal pour que les logisticiens d’Hammaguir la retrouvent. L’animal et les instruments de mesures sont récupérés le plus rapidement possible, étant donné le milieu naturel difficile...

 

Un bilan positif.

Menée sous la direction du médecin-capitaine Gérard Chatelier, un expérimentateur adroit et ingénieux, du commandant de l’armée de l’Air Brice et de l’électronicien Bernard Cailler, la mission de Félicette a été remarquable : les scientifiques ont obtenu en temps réel, l’électroencéphalogramme de Félicette, une première spatiale mondiale ! Robert Grandpierre : « C’est en France que nous avons transmis pour la première fois des courants d’actions cérébraux. Ce sont des courants d’actions qui sont de faible intensité et par conséquent il faut des amplifications parfaites et, jusqu’à présent, on ne l’avait jamais fait. C’est pourquoi nos expériences ont été originales à ce point de vue-là ».

Bien que limités, les résultats ont néanmoins permis de constater qu’il n’y avait pas de dysfonctionnement majeur dans les structures cérébrales étudiées. Cela était important pour savoir si un vol en impesanteur pouvait ou non avoir des conséquences sur la transmission des ondes électriques du cerveau.

Comme pour Hector, Félicette a eu droit à un écho médiatique important dans de nombreux quotidiens ou magazines. Ainsi, Paris-Match du 16 novembre 1963 titrait à côté d’une belle photographie de la chatte avec ses petites électrodes : « C’est notre héroïne de l’espace ».

Après le succès de Félicette, d’autres vols biologiques suivent jusqu’en mars 1967, date à laquelle le programme s’arrête en raison d’une réorganisation au sein du CERMA et d’un changement de politique.

 

Philippe Varnoteaux est docteur en histoire, spécialiste des débuts de l’exploration spatiale en France et auteur de plusieurs ouvrages de référence.

 

Références

Un article : « Les premières expériences biologiques françaises en fusée », G. Chatelier, in Des premières expériences scientifiques aux premiers satellites, IFHE, SP-472, mars 2001.

Un ouvrage : La médecine aéronautique et spatiale française, de Jean Timbal, éd. Glyphe, Paris, 2009.

Une vidéo sur le vol de Félicette, INA, 15 novembre 1963 (9'35'').

 

 

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